"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Pour nier les rapports de domination existant, il faut un logiciel raciste

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Que certains souhaitent imaginer l’avènement d’une société égalitaire où les rapports de domination auraient disparu est tout à fait louable. C’est même quelque chose de gauche. Que ceux là même souhaitent l’avènement de cette société par l’émancipation et l’émancipation par la République, pourquoi pas. (Même si ceux qui souhaitent une telle société devraient semble-t-il parler un peu plus d’école qui est l’outil de la République pour l’émancipation et un peu moins d’Islam qui est l’obsession raciste des islamophobes).

Mais la négation pure et simple des rapports de domination existants, confronté au réel malheureusement ça ne marche pas. Il faut pour ce faire recourir à un certain logiciel qui va permettre:
– de nier les rapports de dominations en les imposant,
– de poser que la contestation des rapports de domination est une carte victimaire destinée à obtenir des avantages à celui qui en use, (injustice faite à celui qui ne subit pas d’oppression et ne peut pas jouer la carte).
– de rendre les victimes responsables de leur oppression.

Ce logiciel est donc intéressant à analyser car il est la matrice de tous les racismes.

Dans le dernier entretien que livre Laurent Bouvet au journal le Point, entretien salué par ses pairs, Laurent Bouvet repose les bases de la pensée politique du Printemps Républicain, et avec elles, les ambivalences et les contradictions fondamentales au mouvement, ainsi que le logiciel qu’il utilise pour dépasser ces contradictions.

“Je ne suis en rien un identitaire, déclare Bouvet, bien au contraire, puisque je suis un humaniste universaliste qui croit profondément en l’indétermination, aux bienfaits du métissage et de l’émancipation.”

Pour le métissage c’est un peu plus compliqué comme on le verra. Mais concernant l’émancipation, Bouvet y croit réellement. Et il y croit tellement qu’il part du principe que cette émancipation a déjà eu lieu, la démocratie résolvant magiquement la lutte des classes. L’injustice a disparu et du coup la gauche a un problème de revendications. Elle cherche, avec les revendications identitaires, “la continuation du marxisme par d’autres moyens”.

“Un de ces problèmes [de la gauche], c’est que dans le marxisme et au-delà dans les mouvements d’émancipation collective et sociale, une minorité dominait une immense majorité, et de fait, l’émancipation s’est faite à travers la démocratie et les droits sociaux étendus à la masse majoritaire. Aujourd’hui, à l’âge identitaire, si l’on suit la rhétorique de la domination, c’est une majorité qui dominerait des minorités. Or, et c’est assez bêtement mécanique, dans un système démocratique, ces minorités ne peuvent jamais fournir des forces suffisantes de mobilisation politique même si elles sont bien organisées et relayées médiatiquement. Mais malgré cette faiblesse numérique, leur forte visibilité publique et leur discours souvent très normatif conduit à de virulentes réactions politiques, elles-mêmes identitaires, comme l’a spectaculairement montré l’élection de Donald Trump par exemple. La perspective historique qu’offraient le marxisme ou le socialisme est désormais impossible pour les minorités qui ne peuvent s’appuyer que sur le système des droits individuels et de l’égalité des droits, celui-là même qu’elles critiquent comme étant celui des « dominants ».”

Une analyse du marxisme et de la démocratie totalement mécaniste. Au poids si l’on peut dire, puisque les rapports de domination n’existent ici qu’en terme numérique. Bouvet, qui disait pourtant croire au principe d’indétermination, s’assoit confortablement dessus pour expliquer que les minorités n’existent qu’en terme numérique et que, au poids, car c’est ainsi que la démocratie fonctionne, elles ne pourront jamais obtenir le pouvoir.

Cette conception totalement mécaniste de la démocratie pose évidemment plusieurs problèmes.
On voit bien vite le service de soupe à l’extrême droite, et comment cette conception de la démocratie numérique peut se transformer en crainte du grand remplacement: ils ne sont pas assez nombreux pour prendre le pouvoir mais, si ils font beaucoup d’enfants et qu’ils rameutent beaucoup de migrants, ils vont finir par l’avoir, “c’est assez bêtement mécanique”.

L’autre problème c’est, comme on l’avait déjà analysé, la demande faite aux minorités de se soumettre à une majorité, majorité considéré comme la norme de fait. La majorité établit ses règles comme les règles communes et demande aux minorités de s’y soumettre. Dit autrement par d’autres gens de droite, « la France tu l’aimes ou tu la quitte » qui est assuré du succès dans l’ambiance réactionnaire actuelle. Mais si on fait un pas de côté et qu’on revient aux fondements: Le pacte social démocratique défendu ici est un déséquilibre total, où la majorité est automatiquement considérée comme constituant naturellement la République, et injonction est faite aux minorités de s’intégrer, ce qu’elles ne pourront jamais faire puisque ne constituant pas naturellement la République. Celui qui s’intègre en tant qu’individu est toujours suspect d’être un infiltré, celui qui cherche à s’intégrer avec les siens est un communautariste, et celui qui ne s’intègre pas rejette la République…

Enfin dernier souci et non des moindres: Bouvet multiplie les allusions au fait que ces minorités sont “bien organisées et relayées médiatiquement” afin de compenser le fait qu’elles n’obtiendront jamais le pouvoir par le nombre.

C’est avec ce logiciel que Bouvet explique que “cette gauche identitaire bénéficie de relais politiques et médiatiques puissants.”

Contre cette menace, “La gauche républicaine a elle un atout essentiel qu’elle ne mobilise pas assez : l’immense majorité de la population des grandes sociétés ouvertes et multiculturelles, comme l’est la France –multiculturelle étant entendu ici au sens de « fait social » et non au sens normatif – ne réfléchit pas dans un cadre identitaire, elle reste universaliste si l’on veut le résumer d’un mot. On ne pense en effet en terme identitaire, ainsi qu’on l’a défini ici, que lorsqu’on y est poussé, encouragé ou contraint, notamment par des acteurs, politiques, sociaux, culturels… identitaires. (…) Chacun de ces discours identitaires enjoint ainsi tout un chacun à se positionner d’un point de vue identitaire qui finit par tout emporter.”

Hors contexte, les relents particulièrement nauséabonds sur les « puissants relais médiatiques et politiques » contre lesquels « l’immense majorité de la population » doit se mobiliser pourraient ressembler à certains discours d’extrême droite bien connus. C’est la raison de l’emploi du mot « multiculturel ».

Une concession de Bouvet au multiculturalisme, qu’il prend cependant soin de préciser: “–multiculturelle étant entendu ici au sens de « fait social » et non au sens normatif” ça ne veut rien dire mais ça permet de rassurer ceux de ses fans les plus hostiles à la notion et aussi de coller avec son discours sur « le libéralisme culturel ».

Pour Bouvet le « libéralisme culturel » est une sorte d’ouverture des frontières culturelles aux vents du mondialisme apatride, permettant aux jeunes de se définir comme ils le souhaitent et non comme ils sont.

“Toute une partie de la gauche, tout en défendant un antilibéralisme virulent sur le plan économique, est devenue hyperlibérale culturellement, adoptant en matière d’identité individuelle le slogan « venez comme vous êtes » de McDonalds – cela pourrait être la devise même de l’âge identitaire.”

Il déplore “une mondialisation uniformisante qui a fait du multiculturalisme normatif sa règle d’or”.
C’est très exactement la version Printemps Républicain de l’appropriation culturelle. Contre le “venez comme vous êtes”: ne viens pas comme tu n’es pas. Et puis en mettant “libéralisme” devant ça permet de faire comme si on était de gauche. La seule vraie gauche d’ailleurs, les autres ayant toutes démissionné devant le multiculturalisme sans frontière Mc Donald, ce qui provoque l’insécurité culturelle de ceux qui aiment le jambon-beurre.

C’est ainsi que Bouvet, après nous avoir décrit une société où “l’immense majorité de la population” ouverte et multiculturelle ne réfléchissait pas dans un cadre identitaire à moins d’y être “poussé, encouragé ou contraint”, va nous décrire exactement l’inverse: des sociétés où la mixité sociale doit être contrainte par des politiques publiques et où l’introduction trop rapide d’un élément “différent de soi culturellement” provoque l’insécurité culturelle…

“Sans contrainte économique ou politique publique déterminée, la propension spontanée à la mixité sociale est faible. Ici, il faut y ajouter une caractéristique majeure de l’âge identitaire : les peurs et les craintes que j’ai étudiées dans mon livre « L’insécurité culturelle ». Elles se fondent sur des représentations qui font que l’on ne se sent pas à l’aise ou en sécurité avec des gens qui sont différents de soi culturellement, surtout lorsque le changement est rapide dans son environnement quotidien. Pour accepter cette différence et la mixité qui en découle, il faut faire un effort sur soi et sur ses représentations. La logique identitaire est évidemment d’empêcher un tel effort et d’attiser les représentations antagonistes.”

Ici les sociétés ont naturellement tendance à protéger leurs « cultures » et à se sentir menacées par l’arrivée d’une autre « culture », et il faut faire un effort ou être contraint pour accepter la mixité et le métissage.

Sauf qu’à force de passer d’un coté à l’autre on ne sait plus trop de quel côté se situer. Le métissage est il un fait social contre lequel vont lutter les identitaires de tous bords? Ou alors la résistance au métissage et l’insécurité culturelle sont elles des choses tout à fait normales et compréhensibles, les identitaires jouant là dessus ne faisant qu’entraver l’effort et les politiques publiques qui devaient accompagner un changement pas naturel?

Bouvet est ici coincé dans ses contradictions pour plusieurs raisons.

La première et la plus évidente, est que les idées d’extrême droite ne peuvent, malgré les efforts acharnés du Printemps Républicain, rentrer dans un cadre de gauche. C’est et ça demeure contradictoire. On ne peut pas à la fois dire que le FN alimente des peurs tout à fait légitimes et qu’il faut se saisir des thèmes du FN pour parler au peuple, et le lendemain déclarer que le FN et les Indigènes de la République ou les Frères Musulmans c’est la même tenaille identitaire, et qu’en combattant les uns on combat automatiquement les autres.

L’autre est que les rapports de domination sont malheureusement impossible à nier, et que la défense de la majorité dominante ne peut pas être mise sur le même plan que la défense des minorités dominés. L’Islam d’aujourd’hui n’est pas l’équivalent du catholicisme de 1905, et les revendications des indigénistes ne viennent pas exactement du même endroit que les revendications du Front National. Tout ne se vaut pas et les luttes, quand bien même elles dérivent, n’ont pas toutes la même histoire. Etre pour le colon ou pour le colonisé ce n’est pas la même chose, être pour le racisme ou contre le racisme ça ne se vaut pas et venir de la gauche radicale antiraciste ou venir de l’extrême droite antisémite ce ne sont pas les deux faces d’une même pièce, quand bien même on finirait gauche radicale antisémite ou extrême droite laïque.

Et cette distinction est fondamentale et son oubli a des conséquences. On ne fait pas disparaître les rapports de domination comme ça, il faut un logiciel oppressif qui permette de les assumer pleinement en les faisant disparaître. De les imposer tellement profondément qu’ils deviendront indéniables et qu’alors leur contestation même pourra alors être niée. Il faut un logiciel qui permette à Bouvet de dire quasiment dans la même phrase “l’émancipation s’est faite et les minorités doivent se soumettre à la majorité”, la soumission totale comme émancipation. Ici, pour arriver à ce résultat et à sa « tenaille identitaire » à laquelle il tient tant et qui fait de son combat islamophobe un combat de gauche, Bouvet est contraint d’emprunter un logiciel bien connu: les minorités se serrent les coudes pour infiltrer les médias et en tirer des avantages.

“A l’âge identitaire, alors que les conditions et moyens de la mobilité et de l’émancipation sociales sont réduits, chacun peut être davantage enclin à jouer de la variable identitaire pour accéder à tel droit ou satisfaire telle revendication de reconnaissance sociale. (…) Si bien qu’aujourd’hui, même ceux qui sont définis identitairement comme la « majorité » peuvent se percevoir comme une minorité, discriminée, stigmatisée ou invisibilisée, comme c’est le cas des « petits blancs » déjà mentionnés. Cette révolte identitaire des « petits blancs » n’est pas seulement théorisée ou encouragée par Eric Zemmour ou Marine Le Pen, elle devient une représentation du monde déterminante pour une majorité de gens qui ne se définissaient jusqu’alors pas spontanément de manière identitaire. C’est le paradoxe et le grand danger de l’âge identitaire : alors que l’immense majorité des individus ne se définit pas spontanément de manière identitaire, ils y sont désormais encouragés en permanence et finissent par comprendre en quoi cela peut leur être utile, politiquement par exemple.”

Pour Bouvet, la majorité des “petits blancs” ne pense pas spontanément en terme identitaire à la base. Elle y est poussée par les revendications des minorités, en voyant combien les revendications des minorités leur permettent d’obtenir tellement facilement des avantages économiques, politiques ou médiatiques.
L’oblitération totale des rapports de domination est ainsi effectuée. Pour Bouvet, le racisme et l’antisémitisme n’existent pas plus que l’islamophobie n’existe. Il ne s’agit que de revendications des minorités jouant cette carte afin d’obtenir des avantages politiques. Des avantages d’autant plus injuste pour la majorité qui joue le jeu de la démocratie et du mérite républicain et qui est alors poussée à jouer cette carte pour rester concurrentielle, après que les minorités aient ouvert la voie de “l’age identitaire”.

C’est très exactement le même logiciel,
Qui fait établir des listes de noms à consonance se serrant les coudes pour manipuler les médias afin d’obtenir des avantages pour leur minorité;
Qui fait dire qu’ils sont bien plaintifs et que, dès qu’on fait une liste, ils dégainent le rayon paralysant qui empêche de les critiquer;
Le même logiciel qui fait dire une fois la liste de nom à consonance en main et vu la puissance des médias et le pouvoir de l’argent, qu’il faut aussi s’organiser pour se défendre.

C’est le logiciel de l’antisémitisme.

Activist, master in History, master in War Studies, spare time freedom researcher, reggae DJ and revolution writer. bloqué par Nadine Morano

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