"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Souverainisme de gauche : histoire d’un oxymore politique

in A la une/Traces by

Après les élections présidentielles de 2022 et un second scénario-catastrophe Macron-Le Pen, et pour continuer d’intenses débats amorcés au milieu des années 2010 à gauche, il paraît nécessaire de s’intéresser au concept politique de souverainisme. En effet, à l’aune des crises économiques, sanitaires et écologiques du temps, celui-ci fait un retour fracassant dans les discours politiques et se retrouve au centre des débats dans de nombreuses organisations militantes.
Dans ce premier article, nous définirons le souverainisme, dresserons un court historique du concept en France et insisterons sur les raisons de son attrait actuel à gauche.
Dans un second temps, nous explorerons les raisons qui font que cette voie stratégique s’avère être une impasse pour les projets socialistes, en nous intéressant aux portes de sortie possibles à notre époque pour dessiner un horizon politique commun, écologiste et émancipateur.

Définitions

Le Dictionnaire historique de la langue française (Alain Rey, 2010) nous apprend que le terme « souverain » est issu du latin super (« au-dessus », « sur ») qui a donné le terme superanus signifiant « supérieur ». Le concept politique de souverainisme est lui-même dérivé du terme « souverain » : cette étymologie est intéressante, car elle souligne la verticalité contenue dans le souverainisme.

Le souverainisme a un lien fort avec la notion de souveraineté, concept important en science politique. Au XVIe siècle, Jean Bodin, théoricien de la monarchie absolue et intellectuel constructeur de la notion d’Etat moderne, développe cette idée de souveraineté dans ses Six livres de la République. Selon Jean Bodin, l’Etat moderne se définit par la souveraineté et sa prérogative principale est de pouvoir « donner et casser les lois ». Il considère aussi que « la sûreté des Princes et des Républiques gît en un contrepoids égal de puissance des uns et des autres », ce qui est l’une des premières règles du droit international sous l’Ancien régime.

Le philosophe allemand Carl Schmitt , théoricien de la révolution conservatrice et adhérent au parti Nazi de 1933 à 1936, s’inscrivait parfaitement dans cette lignée quand il écrivait que « la volonté du représentant crée l’unité politique du peuple ». Schmitt, qui était loin d’être un démocrate, sacralisait l’autorité du chef, constitutive selon lui de la volonté d’une nation.

Ces quelques jalons historiques permettent de comprendre d’où vient le souverainisme : une tradition politique à forte dimension nationale, car liée à un Etat ; un concept intégrant une dimension autoritaire, puisque le Prince – et après lui le Président ou le dictateur – représente et synthétise la volonté d’une nation ; un outil de puissance et de rayonnement.

Prenons maintenant le temps de distinguer diverses utilisations politiques du terme en fonction des cultures nationales. Au Québec, le souverainisme désigne depuis les années 1970 la position selon laquelle devrait exister un Etat québécois indépendant du Canada. Le camp souverainiste québécois est depuis longtemps structuré et nombre de ses partisans avancent des arguments avant tout culturels, liés notamment à l’utilisation de la langue française, pour
souligner leurs différences avec le monde anglophone.

En Europe, dans le contexte de la construction européenne, le souverainisme est différent : il désigne le respect strict de la volonté politique des Etats à l’intérieur de l’Union européenne. Au sens politique, en Europe, le souverainisme s’oppose donc radicalement au fédéralisme. Issu majoritairement de la droite, il connaît depuis 2005 plusieurs déclinaisons dont certaines sont ancrées à gauche. Ces dernières font davantage référence à la reconstruction de la démocratie et à la nécessaire libération des peuples qu’à la Nation et à la puissance de l’Etat.

Plus récemment, le politologue Thomas Guénolé, avant de s’accoler le hashtag “#Fédéraliste” et le petit drapeau européen dans sa bio twitter, a travaillé sur la notion de souverainisme qu’il a tenté de réactualiser avec un livre paru dans la collection Que Sais-Je (PUF). En janvier 2022, face à Alexandre Devecchio du Figaro, il définit le souverainisme en ces termes :

« Le souverainisme est une doctrine politique prônant l’indépendance d’une nation, son autonomie ou un surcroît d’autonomie, vis-à-vis d’un échelon de pouvoir qui la surplombe. Le concept est apparu au Québec dans les années 1960 mais le souverainisme existait déjà de facto bien avant : l’indépendantisme de Haïti face à la France à la fin du XVIIIe siècle, par exemple.
Il existe donc de nombreux mouvements souverainistes à travers le globe et à travers l’Histoire. Le souverainisme québécois face à l’Etat fédéral canadien, le souverainisme kanak face à l’Etat unitaire français, les divers souverainismes nationaux face à l’Union européenne, le souverainisme serbe dans l’Empire ottoman ou encore le souverainisme indien face à l’empire colonial britannique, pour n’en citer que quelques-uns.
»

Cette définition est gênante à bien des égards – d’autant plus de la part d’un politologue – pour plusieurs raisons. Premièrement, elle est fausse car elle ne correspond pas vraiment à la généalogie des notions de souveraineté et de souverainisme que nous avons rappelé. Deuxièmement, elle est confuse parce que Guénolé confond, sciemment ou pas, souverainisme, anti-colonialisme, autonomie et indépendance, comme le montrent les exemples qu’il cite, certains n’ayant rien à voir les uns avec les autres. Par exemple, la lutte du peuple haïtien menée par Toussaint Louverture n’a jamais eu pour objectif d’affirmer une souveraineté nationale mais plutôt de se libérer d’une puissance coloniale pour affirmer une indépendance. Il est complètement aberrant de vouloir comparer cet épisode historique avec le souverainisme européen actuel ou le souverainisme québécois.

En tant qu’idéologue proche des milieux souverainistes, Thomas Guénolé ne fait pas ici preuve de bonne foi : il réécrit l’Histoire pour la faire entrer dans son cadre de pensée. Rappelons d’ailleurs que le politologue s’est tenu aux côtés de Jean-Luc Mélenchon avant 2017, à l’époque où la France insoumise tentait de courtiser un souverainisme de gauche. En outre, nous verrons dans la suite de cet article qu’il est loin d’être le seul souverainiste à réécrire le passé.

Plus loin dans le même article, Thomas Guénolé propose une typologie des souverainismes tout aussi critiquable, mais qu’il est intéressant de rappeler pour en reprendre les éléments et les discuter. Il distingue quatre postures au sein de la notion :

– Un souverainisme ethno-culturel, envisageant la nation comme une communauté culturelle et organique, fondée sur des coutumes, des traditions, une langue. Viktor Orban ou Eric Zemmour peuvent être considérés comme s’inscrivant dans cette tradition.

– Un souverainisme civique reposant sur l’idée de nation contractuelle. C’est une communauté politique de citoyens qui reconnaissent l’existence d’un contrat national, consentent à y appartenir et souhaitent qu’il continue d’exister. Ainsi, la proclamation de l’existence d’une nation à partir de la volonté commune des habitants d’un territoire suffit pour qu’elle existe. Pour illustrer son propos, Guénolé cite l’exemple des Etats-Unis émancipés de la tutelle de l’Angleterre.

– Un souverainisme marxiste-révolutionnaire envisageant la souveraineté non comme un but mais comme un moyen, une étape vers la révolution ou le socialisme. Ici, Guénolé cite l’exemple des candidats révolutionnaires contre le Traité constitutionnel européen en 2005.

– Un souverainisme économique qui serait un cas particulier car il ne s’intéresserait pas à la définition de la nation mais considérerait la « mondialisation malheureuse » comme un pouvoir politique surplombant duquel il devrait s’extraire. Il préconiserait l’indépendance économique nationale ou davantage d’autonomie en utilisant des leviers comme le protectionnisme. Cette définition, si l’on s’en tient uniquement aux discours des uns et des autres, peut correspondre à tout un tas de politiciens et d’intellectuels actuels, de droite comme de gauche, à commencer par le président Emmanuel Macron.

Là encore, cette typologie pose problème pour plusieurs raisons. Pour commencer, la démarche des marxistes-révolutionnaires n’est pas un souverainisme mais une tentative d’instrumentaliser le souverainisme pour obtenir des victoires sociales. Elle représente une étape, un échelon dans l’arrivée du socialisme ou la révolution. Surtout, elle est une étape tout à fait évitable, tout autant qu’un risque de glissement vers une autre forme de souverainisme, éloigné des préoccupations progressistes et sociales.

Le souverainisme économique, quant à lui, n’existe pas en tant que tel. Il représente une posture politicienne qui peut glisser à droite ou à gauche selon le temps et les saisons. Actuellement, avec une hégémonie culturelle penchant très à droite, il est voué à terminer avec le souverainisme ethno-culturel car pour réussir à s’installer, il est obligé de se doter d’un discours culturel ou organique qui le fait glisser vers des thématiques de fierté nationale, xénophobes et anti-immigration. Voir islamophobe et antisémite.

Enfin, le souverainisme civique n’est pas du souverainisme mais bel et bien un indépendantisme ou un anti-colonialisme, selon les cas, ce qui est très différent.

Si nous avons pris le temps d’exposer la pensée de Thomas Guénolé, c’est qu’elle reflète un air du temps confus et désordonné au sein duquel un pseudo-politologue peut dire à peu près n’importe quoi sans être jamais contredit par personne. Cette pensée s’est en outre bien infiltrée dans les milieux militants ces dernières années.

Origines du souverainisme français

En 1992, la signature du traité de Maastricht par la France soulève de vifs débats politiques. Droite et gauche se déchirent sur le texte, qui prévoit notamment la constitution d’un marché unique et construction d’une monnaie commune pour les pays de l’Union européenne. De part les transferts de souveraineté qu’il prévoit, avec notamment l’effacement progressif des monnaies nationales, le traité de Maastricht est décrit par ses opposants comme une future entrave à la démocratie et le début d’une organisation européenne complexe qui pourrait échapper aux peuples.
Au sein des partisans du « non », deux hommes se détachent : Philippe Séguin à droite et Jean-Pierre Chevènement à gauche.

Philippe Séguin est un gaulliste social aux positions politiques globalement libérales et progressistes. De 1986 à 1988, durant la Première Cohabitation, il est Ministre des affaires sociales et de l’emploi. Son expérience du pouvoir et la défaite de Jacques Chirac en 1988 l’amènent à se rapprocher de Charles Pasqua et des milieux eurosceptiques. Au début des années 1990, il rencontre notamment Philippe de Villiers et Paul-Marie Coûteaux, ce dernier étant le premier politicien à se présenter comme « souverainiste » en France. Il mène de front la bataille contre Maastricht à droite en 1992 et affiche sa sympathie pour le mouvement souverainiste québécois en 1995. Inspirateur de la campagne de Chirac sur la « fracture sociale » la même année, il manque de peu le poste de Premier Ministre qui revient à Alain Juppé. Il continue alors à défendre des positions gaullistes sociales mais revient paradoxalement dans le giron européiste. En 2002, il se retire de la vie politique au moment de la création de l’UMP.

Au début de son parcours politique, Jean-Pierre Chevènement fait ses armes dans un groupuscule gaulliste de gauche nommé Patrie et Progrès. A partir des années 1970, il est membre du Parti socialiste et entreprend de favoriser un rapprochement avec le Parti communiste français. Il jouit à l’époque d’une crédibilité pour cela, étant membre du CERES qui représente l’aile gauche du PS. Après la victoire de François Mitterrand, il est Ministre de la Recherche et de la Technologie, mais il démissionne en 1983 pour protester contre la « parenthèse libérale », qui deviendra par la suite une orientation continue au PS. Toutefois, il devient l’année d’après Ministre de l’Education, s’illustrant à ce poste par des postures très républicaines et surannées.

En 1992, Chevènement s’engage dans la campagne contre Maastricht. Dans le sillon de cette bataille politique, il quitte le PS et fonde son propre mouvement, le Mouvement républicain et citoyen. La décennie 90 est l’occasion pour lui de s’opposer à Pasqua au sujet de l’immigration, tout en développant ses orientations jacobines et en adoptant un discours sécuritaire qu’il dispensera à plein tube en 2002, à l’occasion de sa candidature à l’élection présidentielle à la tête d’un mouvement souverainiste « ni de droite ni de gauche ». Logiquement, Jean-Pierre Chevènement militera pour le « Non » au Traité constitutionnel européen en 2005.
Actuellement, il se montre tantôt soutien de Emmanuel Macron, tantôt artisan d’un rapprochement entre tous les « patriotes » de droite et de gauche.

Dans le cas de Séguin comme dans celui de Chevènement, c’est le terreau gaulliste qui a été le déclencheur de leur engagement souverainiste. C’est logique, puisque nous avons vu que le souverainisme reposait toujours sur la figure d’un homme fort.
On remarque que Séguin a été capable, malgré un positionnement à droite, d’adopter des options progressistes et sociales. A contrario, Chevènement, lui, a été inspiré par des thématiques conservatrices (ses idées sur l’école, notamment) et sécuritaires du temps où il était encore engagé à gauche.

La trajectoire de ces deux hommes politiques est intéressante en cela qu’elle fournit deux des mythes les plus puissants du souverainisme français : d’une part, la nécessité du « pas de côté », de l’autre, la nécessité d’une « réunion des patriotes des deux rives ».
L’époque dans laquelle nous vivons est caractérisée par un affaissement du clivage gauche-droite au profit d’autres clivages, qui correspondent à autant de stratégies politiques. Dans la logique souverainiste française, c’est le clivage « nation VS Union européenne » qui serait à privilégier, ce qui est aisément compréhensible.

En effet, un souverainiste, qu’il soit de gauche ou de droite croit que le problème politique principal vient d’une entrave à la souveraineté nationale. En France, c’est parce que l’on croit à la supériorité de l’échelon national sur l’échelon européen que l’on devient souverainiste. L’héritage gaulliste et jacobin que l’on retrouve quasi-systématiquement dans les mouvements souverainistes français provoque un corollaire évident : les régionalismes et les mouvements locaux et/ou autonomes sont craints, voire combattus par les souverainistes au nom de la supériorité de l’échelon national.

Dans la logique d’un clivage « nation VS Union européenne », il est logique que l’ancien clivage gauche-droite soit lui aussi combattu, voire détesté, au nom de l’unité du peuple et de la nécessité d’une cohésion nationale. C’est de là que vient le fantasme souverainiste absolu de la « réunion des patriotes des deux rives », autrement dit la réunion de personnalités aussi diverses que Mélenchon, Le Pen, Ruffin ou Dupont-Aignan dans une sorte de mouvement commun inéluctable.

C’est aussi la raison pour laquelle les souverainistes – ceux de gauche bien plus souvent que ceux de droite, d’ailleurs -, appellent leurs partisans à faire des « pas de côté » idéologiques dans l’objectif de séduire un électorat qui ne leur serait pas acquis. En politique, on appelle cela de la triangulation. Ce fut la stratégie de Jean-Luc Mélenchon en 2017, qui s’illustra à l’époque par de nombreux propos droitisants, supposés convaincre les classes populaires et plaire au plus grand nombre d’électeurs.

Notons également que les figures politiques du souverainisme que nous avons pris le temps de présenter se rattachent toutes deux à une importante figure politique français régulièrement mythifiée depuis sa disparition à la fin des années 1960 : celle du Général de Gaulle, figure absolue du sauveur en politique, fondateur de la très césarienne Ve république et auréolé de la gloire de son Appel du 18 juin à la résistance contre le nazisme. Dans le souverainisme français – et aussi, très souvent, à droite ou à l’extrême droite -, les références au Général sont une constante. On reconnaît là la tendance au besoin d’autorité de ce courant politique, mais aussi l’habitude prise de convoquer une figure politique d’importance pour tenter de se mettre dans ses pas et faire rejaillir un peu de sa gloire passée sur le présent.

En d’autres termes, le souverainisme français est une construction idéologique, un discours politicien et cohérent mettant en scène le combat de supposés « patriotes », supposés héritiers du Conseil national de la Résistance, contre un supposé ennemi mortel qui serait l’Union européenne qui incarnerait tous les malheurs du monde.

Le souverainisme de gauche : une idée séduisante

Il faut le dire d’emblée : à une époque où la gauche peine à exister dans les débats politiques et le quotidien des gens ordinaires, écrasée par de nouveaux lieux communs conservateurs et un horizon politique dépressif, le souverainisme peut devenir, pour des personnes qui se reconnaissent comme « de gauche », une voie séduisante. A cela, plusieurs raisons existent, correspondant à diverses stratégies réformistes ou révolutionnaires.

– Tout d’abord, le contexte de notre époque peut inciter la gauche à un repli stratégique sur la question nationale. La mondialisation et la financiarisation du capitalisme, qui affaiblissent les services publics, rendent l’oppression économique toujours plus abstraite et déconnectent les chaînes de production en les fragmentant par zones mondiales, ont créé une panique et un flou conceptuel parmi les forces progressistes. Dans le sillage de cette mutation, l’anticapitalisme de certaines formations politiques, syndicales ou citoyennes s’est mué en un antilibéralisme ne fustigeant plus que la phase néo-libérale du capitalisme.

En France par exemple, l’enrayage général des contre-pouvoirs et l’avancée d’une contre-révolution patronale accompagnée d’une révolution culturelle conservatrice conduit depuis plusieurs années les forces progressistes en panne d’utopie à s’adapter. Elles se tournent alors progressivement vers le rêve d’un retour à l’Etat-Providence d’après-guerre, retour qui serait conditionné à une démondialisation et une définanciarisation de l’économie nationale. Ce discours, qui propose un retour à une phase du capitalisme désormais derrière nous, se retrouve dans pléthores d’organisations françaises, à commencer par la France insoumise, le Parti communiste de Fabien Roussel ou ATTAC.

– Dans le même ordre d’idée et sur un registre assez similaire, la critique de l’Union européenne, que nous avons déjà mentionné, est un carburant efficace pour l’adoption d’une stratégie souverainiste à gauche. Cette critique est en partie légitime : en effet, l’Union européenne est actuellement caractérisée par une orientation très libérale, une opacité décisionnaire et des institutions très technocratiques. Par ailleurs, il est manifeste que la construction européenne se fait régulièrement sans concertation démocratique : les divers traités passés de force ces dernières décennies, parfois contre des consultations référendaires, en attestent. A gauche, on reproche souvent à l’UE d’être gangrénée par le lobbying des grandes entreprises du CAC 40 et d’être un « monstre froid » déconnecté des réalités quotidiennes des gens ordinaires.

Cependant, l’Union européenne n’est pas l’ennemie choisie par l’ensemble des organisations de gauche française. Certaines d’entre elles sont très pro-européennes, même lorsqu’elles dessinent un programme que l’on peut qualifier de souverainiste. L’attitude de ces organisations varie grandement vis-à-vis de l’UE : certaines en font la critique en ciblant un échelon de rapport de force parmi d’autres, certaines la rendent responsable de tous les malheurs du pays. Il n’existe pas d’unanimité à gauche sur la question européenne, pas plus qu’il n’en existe à droite, d’ailleurs.

– Le Parti socialiste, notamment celui de François Hollande au pouvoir entre 2012 et 2017, porte lui aussi une lourde responsabilité dans le développement d’idées souverainistes à gauche. Converti au libéralisme économique et incapable de porter une critique de l’économie de marché, celui-ci a durablement décrédibilisé l’idée même de gauche en promulguant des contre-réformes – à l’instar de la « Loi Travail » allant parfois plus loin que celles de la droite sarkozyste. Et ce alors même que Hollande avait tendu la main à l’alliance gauche-souverainisme avec son fameux “mon ennemi c’est la finance”.

– L’optique révolutionnaire de certaines organisations et militants les conduit paradoxalement parfois à adopter momentanément une stratégie souverainiste. Selon ce discours, l’arrivée du socialisme à un niveau national pourrait être une première étape vers l’apparition d’une société sans classe, sans frontières et internationaliste. C’est la fameuse théorie stalinienne du « développement du socialisme dans un seul pays » avant la révolution mondiale, théorie que l’on retrouve assez peu dans le programme des organisations marxistes et progressistes actuelles mais qui se trouve encore vivace dans l’esprit de nombreux militants. Notre époque, caractérisée par un déluge d’information venant de toutes part et des cartes politiques brouillées, peut inciter à une telle simplification de nos objectifs révolutionnaires.

– D’un point de vue spécifiquement français, la mythologie entourant la Résistance au nazisme en France est encore vivace. En France, on aime se raconter, citations d’historiens à l’appui, le récit d’un peuple entier de résistants, imperméable au fascisme et naturellement élevé contre la barbarie. Le souvenir du gaullisme, ainsi qu’une nostalgie très répandue dans la société française pour la France d’après-guerre, jouent évidemment un certain rôle dans le relais de cette réécriture de l’Histoire, surtout quand cette nostalgie permet à la réaction de solder les comptes de Mai 68. Par ailleurs, le souvenir de la Résistance française, qui a donné lieu à de surprenants rapprochements politiques – entre communistes, gaullistes, anciens de l’Action Française… – est souvent vécu dans les milieux souverainistes comme le creuset de la France actuelle et donne lieu à des extrapolations contemporaines assez farfelues. Cette mythologie est souvent convoquée par les souverainistes de droite ou de gauche, et ce de manière complètement anhistorique et décontextualisée, comme argument d’autorité pour leurs tentatives d’union des « patriotes des deux rives ».

– Enfin, la mise en question politique de la pertinence du clivage gauche-droite, souvent à des fins électoralistes d’ailleurs, est un carburant solide du basculement d’une partie de la gauche vers le souverainisme.

Pour toutes ces raisons, le souverainisme connaît actuellement un regain d’intérêt à gauche en France. Depuis le début des années 2000, il est venu perturber de plein fouet l’agenda internationaliste des forces progressistes, et ce de plusieurs manières.

En 2005, une partie de la gauche – notamment révolutionnaire – s’est battue à raison contre le Traité constitutionnel européen. Elle reprochait notamment au texte d’être rédigé en faveur du patronat, flou et indigeste, technocratique, annonciateur de reculs démocratiques et de casse des services publics. Après une campagne à couteaux tirés de plusieurs mois, les Français décidèrent de voter « non » au TCE, qui fut passé de force en 2007 par Nicolas Sarkozy sous le nouveau nom de Traité de Lisbonne. Depuis lors, une partie de la gauche « noniste » – les trotskistes notamment – décida de laisser cette question politique en suspens. Dans le même temps, elle fut phagocytée par les souverainistes de gauche, à commencer par les partisans de Jean-Pierre Chevènement, qui se cantonnèrent à critiquer l’Union européenne avec une précision d’entomologistes sans jamais remettre en question les institutions françaises – à commencer par la Constitution de la Ve République – et la responsabilité des gouvernement successifs dans l’avancement de l’agenda néo-libéral en France.

En 2009, une scission eut lieu au sein du PS et un nouveau parti politique d’inspiration lambertiste se fonda autour de la figure de Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier parvint à regrouper 11% des voix aux élections présidentielles de 2012, s’illustrant comme la seconde force politique de gauche derrière le Parti socialiste. En 2017, après un changement de stratégie directement inspiré du souverainisme, Jean-Luc Mélenchon rassembla près de 20% des votes exprimés. Quelques jours avant le premier tour, il avait organisé une manifestation dans Paris au sein de laquelle ses militants exhibaient des drapeaux français.

Ces dernières années, de nombreux débats autour de la question du souverainisme eurent lieu au sein de la gauche critique. Fin 2017, par exemple, François Ruffin et Olivier Besancenot eurent l’occasion d’échanger leurs arguments sur la question du protectionnisme.
En 2018-2019, la révolte sociale des Gilets jaunes fut un nouveau marqueur de l’importance de la question souverainiste, notamment dans sa présentation « di droite-ni gauche ». Après une hésitation, la gauche française s’identifia rapidement aux revendications sociales et antilibérales des manifestants. Pour les élections de 2022, la France Insoumise abandonne la stratégie souverainiste et revient au clivage gauche / droite en se plaçant du côté gauche, contre la droite de Macron et l’extrême droite de Zemmour et Le Pen.

Ces quelques jalons traduisent une tendance de fond : en quelques années, le logiciel politique de l’électorat de gauche s’est reconstitué autour d’une perspective nationale et souverainiste. Sur ces deux dernières décennies, les événements que nous avons rappelé ont joué un rôle-moteur dans l’émergence de cette nouvelle culture politique, mais il ne faudrait pas négliger les nombreux mouvements souterrains, moins visibles, qui ont pu y contribuer. En effet, outre les intellectuels, les personnalités politiques et les médias généralistes ayant popularisé la pensée souverainiste à gauche, quelques revues et initiatives plus confidentielles comme Le Vent se Lève, Le Comptoir ou Germinal ont contribué à développer une culture souverainiste de gauche dans les kiosques et en ligne. Ces publications, même si consultées par un petit cercle d’initiés nageant dans une bulle parisienne vouée à la reproduction d’élites intellectuelles et politiques, ont assurément eu un impact dans les milieux intellos et militants.

Dans la seconde partie de cet article, nous verrons que le souverainisme de gauche, qui profite d’un air du temps très favorable, n’en reste pas moins une impasse pour les mouvements socialistes, écologistes, progressistes et anticapitalistes.

Latest from A la une

cortège de Sud Rail à la manifestation du 18 octobre 2022

la grève du 18

Place d’Italie il y a un stand de hotdog et de brochettes,
Go to Top