"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

France Insoumise: une crise à la croisée des chemins bruns

in Chroniques de la violence brune/Chroniques du déni by

La crise qui secoue la France Insoumise est certes une crise de pouvoir et de maîtrise des moyens du parti. Une crise de personnes aussi.
Mais elle ne saurait se résumer, ni même s’expliquer uniquement par les aléas de la vie politique concrète sous un régime de démocratie parlementaire. Elle est bien une crise de fond, une crise de sens.
Elle est le moment de la croisée des chemins sans retour possible en arrière.

Profondément, elle est européenne et ce n’est pas un hasard si elle explose publiquement au moment de la constitution des listes pour les élections au Parlement européen.
La victoire des fascistes en Italie a déterminé son explosion. Jusque là, en Europe, l’extrême-droite avait pris le pouvoir dans de nombreux pays. Ses similitudes de fond sur des thèmes précis avec une partie de ce qui fut considéré comme la gauche radicale étaient certes importantes: nationalisme exacerbé au nom de la défense du petit peuple, dénonciation du « complot des élites mondialistes » avec les mêmes cibles, comme Georges Soros, relents antisémites et/ou islamophobes, défense ou complaisances avec des dictatures comme celle d’Assad au nom de l’anti-impérialisme qui épargne toujours Poutine, discours anti-scientifique notamment sur les vaccins. Les points de convergence étaient nombreux. Le principal d’entre eux était évidemment la dénonciation de la démocratie bourgeoise comme le principal ennemi à abattre, le « vrai » fascisme qui impliquait pour une partie de la gauche radicale, une posture d’affrontement permanent avec les antifascistes.

Mais en Italie, le Rubicon a été franchi. La prise de pouvoir de l’extrême-droite traditionnelle s’est faite avec un parti anti-système, le mouvement 5 étoiles. Un parti, qui longtemps a été perçu comme émanation partielle d’une colère populaire progressiste «  malgré tout », comme émergence d’une forme nouvelle de résistance au capitalisme, issue notamment des réflexions alter-mondialistes.

Face à cette déflagration politique, une question très concrète et immédiate se pose à la France Insoumise : que signifie réellement toute la vulgate « anti système » développée ces dernières années ? Comment traduit-on finalement le discours qui a consisté à présenter les démocraties bourgeoises comme l’ennemi à abattre en priorité et les électeurs fascistes comme une population qui pose les bonnes questions mais se tourne vers ceux qui apportent les mauvaises réponses ?

En clair, les thématiques communes avec l’extrême-droite sont-elles seulement une concurrence ou peuvent-elle finalement se traduire par une alliance pour la prise du pouvoir ?

L’affrontement en cours et qui ne va cesser de prendre de l’ampleur est celui-là.

La FI canal historique et la génération populiste assumée

Pour le comprendre, il est nécessaire de revenir sur la composition de la France Insoumise et le fossé historique entre deux catégories de dirigeants et de militantEs.

Au départ du mouvement, des composantes historiques de la gauche des années 80 et 90 : Jean Luc Mélenchon d’abord, et ses dizaines d’années au Parti Socialiste, toute une vie de militant et d’élu, pendant laquelle même sortir de la social-démocratie de gouvernement pour aller ailleurs dans la gauche était hors de propos. Mais c’est le cas aussi de beaucoup de ses proches, de Danielle Simonnet à Alexis Corbière, en passant par Raquel Garrido.
D’autres comme Eric Coquerel ou Danièle Obono viennent de formations politiques diverses : des chevènementistes à la LCR, en passant par le PCF.

En 2002, l’univers de toute la gauche commence à s’effondrer. D’abord la social-démocratie se fait jeter du second tour de la présidentielle par l’extrême-droite. L’année suivante, l’échec du mouvement contre la réforme des retraites marque la fin d’un cycle de luttes où le mouvement social remportait systématiquement des victoires partielles contre le pouvoir. S’en suit une dévalorisation de la lutte de classes.

A l’inverse, en 2005, la victoire du « non » au référendum sur la constitution européenne semble offrir de nouveaux débouchés pour une gauche qui serait radicalement anti-européenne. En réalité, cette victoire n’est pas spécifiquement anticapitaliste, et pas spécifiquement de gauche, elle est clairement nationaliste, due au moins autant au vote d’électeurs tentés par la voie d’extrême-droite que par une réaction aux politiques anti-sociales menées par l’Union Européenne. Et ce sont bien les thématiques nationalistes, antisémites, racistes qui vont dominer le champ politique les années suivantes et toute la décennie qui suivra. Toute la gauche politique s’effondre lentement, notamment dans les esprits tandis que tous les néo-fascismes se banalisent, et s’installent culturellement.

La France Insoumise, jusque dans son nom, est le résultat d’un processus qui commence dans ces années là: celui d’une partie de la gauche qui renonce à certaines valeurs antifascistes, décide de considérer que les électeurs d’extrême-droite sont principalement les classes populaires qui posent les bonnes questions et que le rôle de la gauche radicale est d’y répondre correctement et de s’emparer des thématiques qui font recette.

Ce n’est pas seulement un opportunisme de la part des dirigeants: beaucoup de militantEs perdent toute confiance dans l’héritage historique progressiste et social de leur camp, et finissent par penser que celui-ci est un frein à l’expansion de leur mouvement. Le phénomène n’existe pas que dans la gauche radicale, le PS aussi se droitise. (Le Printemps Républicain est d’ailleurs le fruit de cette droitisation au PS et entretien sans surprise de nombreux liens et passerelles avec la FI)

Complaisance, collaboration et course à l’échalotte

De la complaisance et de la collaboration avec les mouvances comme celles de Dieudonné, à celles avec les mouvances islamophobes, en passant par l’idée d’une coalition thématique avec tout ce qui est anti-européen, de l’attrait pour toute la mode anti-scientifique que traduit très bien le mouvement anti-vaccins, en passant par la reprise de la vision du monde oligarchie contre peuple, ou peuples contre mondialistes, l’histoire d’une partie de la gauche radicale devient une course à l’échalote avec des mouvements du bord opposé.

Cette course à l’échalote repose aussi sur la préoccupation de plus en plus affirmée de proposer des mouvements où puissent s’intégrer des militantEs et des forces qui a priori sont rebutés par l’idée même de « gauche ». Cette préoccupation là s’affirme sous un jour plutôt séduisant au premier abord: dénonciation de la social-démocratie comme devenue de droite, constat de l’obsolescence totale des vieilles formations politiques, du PCF au NPA, de la division permanente des forces, et aussi de la nécessité de ne plus critiquer le PS formellement pour faire ensuite alliance avec lui aux élections locales notamment.

Faire sauter les barrages, casser du castor

Mais dans le réel, elle se traduit bien autrement: au fil des années, la ligne du Front de Gauche puis de la France insoumise va consister à pratiquer des ouvertures idéologiques de plus en plus claires vis à vis des idées réactionnaires et fascistes. Et au plus haut niveau. Jean-Luc Mélenchon n’hésitera pas à tendre la main à une partie des manifestantEs contre le mariage pour tous , en affirmant que certaines de leurs préoccupations sont légitimes, à manifester « pour la paix «  au côté de partisans du régime d’Assad, à développer un discours nationaliste de plus en plus outrancier, à prendre parti pour des militaires d’extrême-droite lorsque ceux-ci vont s’attaquer à Macron au début de son quinquennat, à fustiger les « casseurs » des manifestations dans des termes d’une extrême-violence, à défendre les patrons français contre l’horrible mondialisation, à attaquer l’ « oligarchie » et les « médias du système » dans des termes de plus en plus proches de ceux des fascistes antisémites.

Après le premier tour des élections présidentielles, le refus d’appeler à faire barrage au Front National marque une étape supplémentaire.

Très clairement, il ne s’agit absolument pas d’une position classique et indéniablement liée à une partie de la gauche et des mouvements progressistes. Il y a toujours eu des courants qui tout en étant radicalement antifascistes, pensent que le vote ne sert à rien, et que la lutte contre l’extrême-droite passe par le combat social et l’affrontement au quotidien. Mais à aucun moment de la campagne présidentielle, la France Insoumise n’a appelé à participer aux mobilisations antifascistes. Et surtout elle a développé des positions radicalement électoralistes, qui sont allées jusqu’à la défense du vote obligatoire. C’est donc seulement le vote antifasciste qui fait l’objet d’un dédain clairement affiché.

Pendant la présidentielle, la FI garde une ambiguïté sur la forme. Jean Luc Mélenchon laisse son électorat “libre” de son choix. Mais dans l’année qui suivra, une intense propagande va viser spécifiquement les militants antifascistes qui ont choisi de faire barrage au Front National. Alors que les électeurs d’extrême-droite sont choyés, par des appels du pied de plus en plus clairs, notamment lorsque Florian Philipot quitte le FN , les électeurs antifascistes assumés font l’objet d’une campagne de dérision permanente , notamment sur les réseaux sociaux. Si Macron mène une politique de plus en plus réactionnaire et multiplie les convergences de ligne avec l’extrême-droite, c’est la faute, non pas des électeurs du FN qu’il souhaite séduire…mais des “castors”, qui la combattent comme ils peuvent.

L’hégémonie à gauche grâce au frontiste

Mais chez la tendance issue de la gauche de la France Insoumise, ce refus de l’antifascisme reste essentiellement porté par des arrière-pensées stratégiques concurrentielles: s’assurer l’hégémonie à gauche avec le renfort d’anciens électeurs du FN. La direction de la France insoumise impose sa domination avec une main de fer pendant la période des élections législatives, refusant au PCF toute alliance raisonnable sur la base de répartition des circonscriptions intéressantes.

Mais une fois les élections passées, la direction de la FI va chercher à agréger sous sa direction, à la fois les directions syndicales et le mouvement social mais aussi les autres formations de gauche. Non sans maladresses et excès d’assurance. Lors du mouvement contre la loi Travail 2, les déclarations initiales de Mélenchon et des siens contre les organisations syndicales, les manifestations parisiennes concurrentes à celles organisées par le mouvement social vont lui valoir une forte hostilité sans lui permettre de devenir hégémonique.

Aussi dès le printemps 2018, la stratégie change: la direction de la FI se veut force d’appoint et de ralliement, et accepte d’afficher une façade unitaire avec d’autres composantes de la gauche. C’est la fameuse photo avec Hamon, Pierre Laurent, Besancenot et même Olivier Faure. Tant que plus personne ne conteste ou n’est en mesure de contester sa position centrale, Mélenchon veut bien laisser une petite place aux autres composantes de la gauche parlementaire. Surtout dans la perspective à moyen terme, celle des élections municipales.

Or, la France Insoumise est certes aujourd’hui la première force d’opposition considérée « de gauche ». Mais elle l’est essentiellement à cause de l’effondrement du parti socialiste et de ses alliés PCF et Europe Ecologie et de l’assèchement d’une extrême-gauche parlementaire qui n’a jamais été très importante en France. Face à l’offensive de droite au PS, après un quinquennat Hollande marqué par la dérive anti-sociale et sécuritaire de Manuel Valls, face à la montée en puissance d’Emmanuel Macron et de son mouvement et du peu de crédibilité de la candidature Hamon, beaucoup d’électeurs de gauche ont choisi le vote France Insoumise.

Par contre, alors même que sa proximité idéologique avec certains aspects de la rhétorique FN n’a jamais été aussi forte, la France Insoumise et avant elle le Front de Gauche n’ont jamais réussi à capter les voix du Front National. En 2012, l’échec cuisant de Jean Luc Mélenchon à Hénin Beaumont est symptomatique de la fausseté de la thèse selon laquelle les électeurs frontistes seraient en partie des classes populaires qui attendraient de bonnes réponses aux questions légitimes portées par le FN.

De la même manière, si les dix dernières années ont été jalonnées de nombreux passages tonitruants de militantEs politiques de gauche radicale dans les rangs du FN ou de diverses mouvances fascistes l’inverse n’a jamais été vrai. Lorsque la gauche radicale, ou les syndicats reprennent la vulgate nationaliste, les obsessions antisémites sous couvert d’ « anti-système », les sornettes anti-scientifiques, les positions de soutien à Poutine et à d’autres dictateurs, ce qui se passe n’est pas la séduction et l’adhésion de militantEs fascistEs vers la gauche radicale mais l’inverse.

La conséquence de la lutte contre l’antifascisme, c’est le fascisme

Mais un autre phénomène finit par survenir, et c’est celui qui explique en partie l’existence d’une deuxième tendance au sein de la France Insoumise. Quand des années durant des idées fascisantes sont diffusées au sein d’une formation initialement de gauche, quand l’antifascisme y est en permanence décrié comme une « stratégie du système », quand le relativisme règne sur les dictatures, quand aucune bataille n’est menée contre la propagande des médias fascistes mais qu’au contraire on les déclare pas plus mensongers que les « médias du système », quand les valeurs historiques des gauches ne sont jamais évoquées que pour les remettre en question, toute une génération finit évidemment par former son regard politique différemment.

Et par se poser une question évidente et y apporter une réponse finalement tout à fait logique. Puisque les vieilles gauches sont obsolètes, puisque l’électorat d’extrême-droite n’est pas un ennemi, puisqu’une partie de la rhétorique fasciste est juste, puisque l’antifascisme est inutile voire même nuisible, alors pourquoi finalement ne pas rejeter et combattre l’idée même de gauche, tout en s’alliant à des forces qui ne le sont pas du tout ?

Evidemment cette question ne se pose pas -encore – sous la forme d’une proposition d’alliance électorale avec le FN. Formellement des militantEs comme Djordje Kuzmanovic, ou la jeune garde du Vent se Lève ne peuvent pas poser la chose de cette manière. Et rien ne dit que ce sera l’issue finale. Mais pour toute une partie des militantEs en tout cas, cela devient une option de plus en plus claire.

Théoriquement, l’offensive se fonde d’abord sur une bataille pour le rejet total du mot même de « gauche ». Non qu’on l’entende souvent dans la bouche de Jean Luc Mélenchon et de ses amis désormais. Mais pour la jeune garde (et ce n’est pas qu’une question d’âge) il convient désormais d’aller plus loin, de le rejeter officiellement et d’expliquer pourquoi à longueur de textes et déclarations. Le Vent se Lève notamment a publié d’innombrables articles sur le sujet, et d’ailleurs lorsqu’il invite Manuel Bompard à son université d’été, c’est pour le confronter à Chantal Mouffe dans un débat intitulé « Clivage droite/gauche, un débat dépassé ? »

Lorsque la bataille pour les listes électorales aux élections européennes démarre, celles et ceux qui accusent Manuel Bompard, Mélenchon et son équipe dont Sophia Chikirou d’avoir pris les bonnes places sont pour certains très clairs sur la nature idéologique de leur conflit: par exemple, François Cocq qui dans une tribune publiée sur son blog dénonce la « relatéralisation » de la France Insoumise et le fait qu’elle ait choisi « la gauche » plutôt que le peuple. Tout son texte défend un populisme qui largue totalement les amarres du passé et se tourne vers un souverainisme « pur ».

Dans Libération, le jeune militant qui s’exprime le premier contre la direction de la France Insoumise et sa tendance « gauche » est totalement inconnu. Sans lui faire insulte, on peut tout de même penser qu’il n’est pas seul à se dresser ainsi courageusement contre l’ « arbitraire », et les poids lourds qui s’exprimeront après lui montrent que son cri du coeur n’était pas isolé.

Or le jeune homme cite parmi les écartés de la désignation un seul nom un peu connu du grand public: Djordje Kuzmanovic. Celui là même qui depuis plusieurs années incarne la voix but de décoffrage des partisans du suivisme de toutes les politiques meurtrières de Poutine, la voix qui ironise tranquillement sur les massacres d’Alep et prône l’alliance de tous les patriotes « sincères », la voix qui n’hésite pas non plus à s aligner sur les pires rhétoriques racistes du FN en opposant réfugiés et chômeurs et SDF « français ». Kuzmanovic est plus que tout autre, cette tendance de la France Insoumise qui crache sur toutes les valeurs progressistes de toutes les gauches avec une franchise et une arrogance de militaire qui s’assume.

Au moment où un jeune militant déplore l’éviction du pro-Poutine assumé des places éligibles aux élections européennes (au nom de la démocratie et du respect du tirage au sort, ce qui est soit un trait d’humour osé pour une tribune dans Libé, soit le signe d’un lavage de cerveau aussi efficace que celui des meilleures heures du stalinisme), Djordje Kuzmanovic voyage, ne dit mot de sa candidature avortée mais délivre une leçon inspirée de ses pérégrinations. Un commentaire sur la situation au Mexique et les raisons pour lesquelles selon lui Morena et l’AMLO ont gagné. Extraits:

Les campagnes 2006 et 2012 étaient très axées sur le “rassemblement de la gauche”. Cette fois, la stratégie étaient absolument et totalement populiste. Les alliances ont été faites en fonction des forces réelles du pays et des aspirations populaires et non des fantasmes gauchistes. Y compris en s’alliant ouvertement avec les forces catholiques et évangélistes ; y compris en agrégeant les forces économiques et de sécurité (de la bourgeoisie donc), mais républicaines et patriotes et acceptant un compromis social.

Dans quelques revues de “gauche” et dans les milieux gauchistes, je vois que les reproches pleuvent déjà : alliance avec les chrétiens (pouah), AMLO serait contre le mariage pour tous, reproche des positions d’AMLO sur l’avortement (comme à Correa) et même des pointes de critiques en anti-atlantisme. Comme d’habitude s’exprime là la pureté militante des bourgeois révolutionnaires de salon et d’Occident.

A ce moment précis, Kuzmanovic est envoyé officiellement par Jean Luc Mélenchon. Mais dans le même temps les personnalités visées par la petite fronde contre les listes électorales de Clémentine Autain à Leila Chabi en passant par Sophia Chikirou sont toutes liées à la gauche radicale et/ou très proches de Jean-Luc Mélenchon.

De l’extérieur, cette crise ne permet cependant pas à elle seule de caractériser une évolution du mouvement vers un affrontement inéluctable entre deux tendances constituées.

La crise du Media

Mais au même moment, une deuxième crise se noue et éclate au grand jour, au sein du Media. Toute sa première année d’existence, celui-ci a été verrouillé par la direction de la France Insoumise au travers de la direction assumée par Sophia Chikirou. Et sur le fond, le projet initial correspond bien à un élargissement d’abord tourné vers la gauche sur la base d’un discours hétérogène politiquement: la mise en avant de personnalités comme Noël Mamère, Aurélie Filipetti ou Patrick Pelloux traduit bien cette ambition de même que le texte d’appel au lancement du Media, qui reprend des mots clés de la gauche et pas ceux des populismes.

Mais dès le milieu de l’hiver et l’offensive d’Assad et de Poutine sur la Ghouta, un militant qui a soutenu ouvertement Dieudonné et ne se cache pas absolument pas de ses proximités avec la dictature iranienne, Claude El Khal fait exploser une première crise en niant ouvertement les crimes contre l’humanité commis en Syrie par Bachar Al Assad sous couvert de l’excuse “on ne peut pas authentifier les images”.

Certes, cette position n’est pas très originale au regard de celles prises par la France Insoumise en général: mais ce moment est important parce qu’il est celui où la France Insoumise doit choisir. Garder des soutiens prestigieux de la gauche ou assumer une position de soutien au fascisme syrien au moment où ses crimes sont relativement médiatisés.

Or le choix final traduit bien à la fois la force du courant qui se fiche désormais éperdument de son rapport à la gauche mais aussi la gêne de l’autre courant: la direction du Media ne revient pas en arrière, perd de prestigieux alliés mais garde la ligne, tout en se débarrassant discrètement de Claude El Khal qui se plaindra ensuite de ne pas avoir eu d’autres séquences acceptées par Sophia Chikirou.

Mais lors de la crise qui explose pendant l’été, et qui oppose Chikirou et Aude Lancelin notamment, celle-ci va choisir de mettre en avant, parmi ses soutiens, et quasiment en premier ce même Claude El Khal. Et ce alors que le Media n’a cessé après l’hiver et la première crise de multiplier ouvertement les invitations à des formations ou des individus d’extrême-droite, à commencer par l’UPR de François Asselineau.

Quant à Aude Lancelin, l’axe principal de sa posture politique n’a jamais été spécialement de gauche, son leitmotiv étant avant tout la dénonciation des médias et de leur système. Et dès lors que la crise s’accentue, elle n’hésite pas à déclarer publiquement que son objectif est l’indépendance vis à vis de la France Insoumise… ce qui revient au regard de ses soutiens et de sa ligne éditoriale à la menace d’assumer totalement le « ni droite ni gauche », tourné vers l’alliance avec des formations fascisantes.

Dans le même temps, un autre media, beaucoup plus intellectualisant, fondé par de jeunes étudiants de Sciences Po joue un rôle important d’avant-garde au sein de la France Insoumise : Le Vent se Lève ne s’embarrasse pas d’euphémisme et n’hésite pas. Il est ouvertement populiste et définit au fur et à mesure de ses articles et de ses entretiens une ligne anti-système qui inclurait toutes les forces « patriotes », en évacuant totalement le clivage droite/gauche et en pariant ouvertement sur la réappropriation totale des signifiants du fascisme, jamais désigné comme tel.

Cette ligne se décline notamment autour d’entretiens avec des intellectuels populistes ni droite ni gauche et souverainistes de toute l’Europe. LVSL est ainsi très liée au mouvement Senso Comune, et en décembre 2017, un de ses animateurs y résume en quelques lignes sa théorie et sa pratique.

A Senso Comune (Sens Commun, NdT), nous nous situons pleinement dans le sillage tracé par Podemos et La France Insoumise, dans le sens où nous pensons que la métaphore droite/gauche ne fonctionne plus et que l’antagonisme à revendiquer est celui de l’oligarchie contre le peuple. Pour ce faire, il s’agit de rassembler un nouveau « nous », c’est-à-dire de créer une identification nationale autour des groupes sociaux et des revendications sociales négligées et exacerbées par la crise, en partant de l’opposition aux élites – mais pas seulement politiques, comme le fait le M5S, mais plutôt politiques et surtout économiques. Ici, la référence à la Patrie, au national-populaire joue un rôle clé.

Dans le cadre d’un entretien où le même animateur explique qu’il faut reconnaître à Salvini des qualités indéniables et au Mouvement 5 étoiles d’être le seul à avoir compris le profond changement au sein du peuple, ce paragraphe est évidemment sans ambiguïté aucune sur ce qu’est l’alternative « national populaire ».

Tout bêtement celui qui est finalement arrivé au pouvoir en Italie. Auquel le Vent se Lève trouve beaucoup d’avantages, puisqu’il en est aujourd’hui à saluer les initiatives politiques du Mouvement 5 étoiles comme un contrepoids à la ligne de Salvini et de la Lega, avec qui il gouverne. Dès son arrivée au pouvoir, LVSL publiait d’ailleurs un entretien réalisé quelques temps avant avec l’un des responsable majeurs du M5S.

Toute une partie de la nébuleuse constituée par la France Insoumise et ses satellites est donc bien prête à franchir le Rubicon, à trancher les derniers liens qui l’unissent à la gauche, structurellement et sur le fond pour tenter l’aventure fasciste pure, l’union des anti-démocrates de tous bords politiques sous couvert de révolution du peuple qui n’est « ni de droite, ni de gauche ».

La vielle garde se rend mais ne meurt pas

Cette tendance là est déterminée, sûre de ses choix, porteuse d’une vision globale, totale. Elle dispose de relais solides en Europe, et assume parfaitement son soutien à des dictatures sanglantes comme son lien organique avec la Russie de Poutine.

A l’inverse la vieille garde constituée autour de Jean Luc Mélenchon tergiverse et oscille. Résolument opposée à l’antifascisme, elle multiplie les franchissements de limite pour complaire à l’autre tendance, n’hésitant pas par exemple à voter une motion de censure avec le FN.

Tout en tentant “d’unir” la gauche sous sa domination hégémonique pour les prochaines échéances électorales elle continue à dériver dans le discours : cet hiver Jean Luc Mélenchon a franchi à propos de la manifestation suite au meurtre antisémite de Mireille Knoll des limites inédites dans la reprise des clichés antisémites les plus éculés. Des figures historiques de la gauche radicale comme Gérard Filoche s’enfoncent sans cesse plus bas dans la reprise des contenus des médias fascistes.

Surtout face à l’impatience et à la virulence de celles et ceux qui veulent incarner avec tous les allés potentiels d’où qu’ils viennent l’alternative « national-populaire », Jean Luc Mélenchon et les siens ne répliquent que très peu aux critiques et aux provocations. Si Sophia Chikirou a semble-t-il quitté le Média sous les huées mais avec les sous, elle est laissée relativement seule face à l’offensive d’Aude Lancelin, alors que celle-ci affirme pourtant désormais haut et fort viser la direction de la France Insoumise.

Quant au Vent se Lève, il a eu l’honneur de la visite de Bompard et d’autres figures historiques du Parti de Gauche pour ses universités d’été, se payant même le luxe de s’offrir le député PS Boris Vallaud, au moment même où il défend de plus en plus ouvertement sa ligne de rupture et d’attaque de la gauche.

De fait, la ligne de la France Insoumise, fruit d’un long processus, n’a de sens et de débouchés que vers le fascisme: le refus de faire barrage à l’extrême-droite allié à une politique électoraliste fondée sur la course à l’échalote avec cette même extrême-droite sur sa conception du monde ne peut aboutir qu’à la synthèse qui caractérise les mouvements fascistes, qu’ils prennent le pouvoir ou pas. En aucun cas, tout cela ne peut déboucher sur une issue progressiste.

Ceux qui avancent ouvertement vers le fascisme ont donc pour eux l’avantage de la cohérence politique. Les autres ne peuvent que suivre ou disparaître, car le retour en arrière ne mènerait nulle part dans la situation actuelle.

La destruction du mouvement social

En effet, il n’y pas de front de gauche ou de front de classe possible qui ne s’oppose frontalement à la France Insoumise. Celle-ci aujourd’hui ne joue à aucun moment un rôle positif pour les mobilisations sociales et progressistes, bien au contraire, elle les affaiblit en permanence, quand elle ne les tourne pas en ridicule avec des pot-au-feu de fête à Macron.

D’abord au sein des syndicats où ses positions nationalistes et souverainistes infectent de plus en plus profondément la lutte des classes au quotidien, d’autant qu’elles se doublent d’une volonté affichée d’affaiblir les syndicats en prenant ouvertement la direction idéologique et médiatique des mouvements sociaux. Et d’une pression au niveau international qui a par exemple amené des syndicats CGT à adhérer à la FSM, un regroupement de syndicats qui soutient ouvertement les dictatures syriennes et iraniennes.

Au sein des mobilisations,la France Insoumise n’hésite plus à viser ouvertement certaines composantes du mouvement comme celles qui s’incarnent au sein des « cortèges de tête ». Alors même que le premier mouvement contre la loi Travail avait marqué un début d’unification des bases manifestantes au-delà des divergences sur violence et non violences face à la répression policière, c’est réellement la France Insoumise qui a de nouveau imposé une ligne de dénonciation des « casseurs ».

Concernant la lutte contre les politiques d’immigration, les ambiguités et les provocations sur la question des réfugiés affaiblissent aussi la solidarité.

Et même dans le cadre du conflit au Media, les deux parties n’auront pu s’empêcher de salir bien au delà en utilisant l’antiracisme et la lutte de classes et en réactivant des débats nauséeux pour servir leurs objectifs : d’un côté les alliéEs de l’ancienne direction décident de pointer du doigt les racisés qui feraient du racisme anti blancs. De l’autre , Alain Badiou et quelques autres décident de rassembler des salariéEs pour en appeler à la sauvegarde des emplois , même précaires pour défendre la nouvelle patronne, Aude Lancelin. Elle même accusée de ne pas renouveler les contrats de celles et ceux qui ne sont pas sur sa ligne dans une autre tribune. Le tout serait presque aussi drôle que le sketch des Inconnus sur la différence entre le bon et le mauvais chasseur. Si tout cela ne ridiculisait et n’insultait pas l’ensemble des salariéEs et des précairEs qui militent et se débrouillent comme ils peuvent avec des revenus modestes qui ne sont pas liés à leur activité politique.

Malheureusement, aujourd’hui la majeure partie des militantEs hors France Insoumise, que ce soit dans les syndicats ou dans les mouvements reste persuadée qu’il faut bien composer avec. Les dénonciations de telle ou telle sortie de tel ou tel leader sont certes nombreuses mais toujours ou presque accompagnées d’un discours de demande d’explications ou d’un rappel des valeurs fondamentales… à des camarades qui ne le sont plus depuis longtemps.

Si cet été, les articles de presse et notamment ceux de Mediapart sur la crise au Media ou pour la constitution des listes aux élections européennes ont été très partagés, ceux-ci, de fait n’abordent nullement le fond de la crise en cours. Surfant sur l’écume des affaires de fric et de pouvoir, ils n’ont pourtant presque aucun intérêt.

Parfois même, ils n’ont que celui de favoriser la présentation de la tendance la plus ouvertement anti-progressiste comme étant celle qui est la victime de manœuvres anti-démocratiques. A quoi sert le dévoilement des méthodes certes peu reluisantes de Sophia Chikirou (qui n’est pas la dernière à traîner avec des fascistes) si cela sert à renforcer Aude Lancelin ou Claude El Khal ?

Si nous n’en finissons pas avec la France Insoumise, nous en finirons avec une issue positive aux luttes du moment et pour longtemps et peut-être pour être confrontés au scénario italien; qui il y a un ou deux ans encore aurait été considéré comme très peu probable. Certes rien n’est écrit d’avance, les comparaisons transnationales ont leurs limites et la France Insoumise n’évolue pas seule. De très forts mouvements sociaux, l’émergence de nouvelles forces de réflexion à gauche, la réaction antifasciste peuvent très bien influencer le mouvement. Notamment parce que celui-ci compte beaucoup d’opportunistes sans conviction profonde autre que celle de la valeur de leurs ambitions personnelles, qui pourraient fort bien redevenir antifascistes sans souci, si cela avait un intérêt électoral. Au delà, à la base, une partie des militantEs toujours persuadée d’être de la “vraie” gauche peut aussi évoluer et se dresser réellement contre la tournure des évènements. Mais aussi, parce qu’analyser les grandes tendances idéologiques en cours de l’extérieur d’un mouvement expose évidemment à mésestimer des mouvements internes peu visibles.

Mais la fameuse complexité du réel ne dispense pas de faire des choix politiques et de prendre des risques. ET s’il s’agit de continuer à tergiverser au nom d’une « unité réaliste », dans les syndicats comme dans les mouvements, et bien alors il ne servait à rien de lutter contre ce que devenait le Parti Socialiste pendant toutes ces années et d’établir un cordon sanitaire ferme entre les luttes et lui.

Car ce qui lui succède est finalement et probablement pire. Et quand la probabilité est une dérive de plus en plus rapide vers le fascisme susceptible de nous y entraîner tous, il vaut mieux ne pas la négliger.

PrecairE, antiracistE

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