"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Plan social et réactions paradoxales : des salariéEs, des luttes et des syndicats

in Mémoires Vives/Traces by

Ile de France, fin des années 2000, dans un site de 300 personnes d’une petite entreprise qui en compte 3 en France, environ un millier de salariés en tout. L’activité, c’est de la sous-traitance pour de grands groupes. Salariat jeune, mixte, pas mal d’immigrés qualifiés, d’Afrique et du Maghreb, des 2ème ou 3ème génération comme on dit (ce qui est à la fois une assignation et un élément qui pèse). Bref, des Blancs, des Noirs, des Arabes, et pas mal de turn over. Donc des sessions de recrutement fréquentes. Dans l’une d’elle, Myriam, une précaire qui a déjà une expérience militante et se syndique très vite.

Un changement d’horaires suscite un grand mécontentement chez les collègues, mais c’est un site qui ne s’est pas mobilisé depuis très longtemps, personne n’a jamais fait grève, les syndicats n’informaient guère de ce qui se passait en réunion. La section syndicale fait un premier courrier, pas de réponse. Le syndicat lance une pétition (qui permet via les échanges de nouvelles adhésions), toujours rien. Les syndiquéEs décident de faire une heure de grève et distribuent un tract pour l’annoncer plus largement. La direction propose une réunion pour en parler, justement le même jour et à la même heure que le débrayage prévu. Bon, pas de souci, la décision est prise de suspendre le débrayage, de toute façon si ça ne donne rien il est facile de relancer l’idée quand on veut. Le service planification réétudie la question des horaires, et apporte des modifications. Tout ce que les salariéEs voulaient changer ne disparaît pas, mais l’étude du service planification montre qu’il y a peu d’activité le soir, donc à tour de rôle les équipes pourront finir plus tôt certains soirs, c’est pas rien.

Un grand groupe rachète l’entreprise, et annonce quelques mois après un plan social qui prévoit la fermeture du site. Les collègues sont un peu déboussoléEs, même si peu sont attachés à leur boulot, qui se fait dans de mauvaises conditions, avec des horaires variables et assez larges et payé à peine au-dessus du SMIC pour le fixe (les primes sont au rendement, c’est conséquent pour certains, pas énorme pour beaucoup mais ça fait toujours ça en plus). Après une réunion de syndiqués, une AG est organisée, pour pouvoir échanger.  Les responsables du syndicat (qui ne sont pas de l’entreprise), quand ils sont informés du plan social et du projet de fermeture du site, disent : c’est pas compliqué, il faut revendiquer le maintien du site et des emplois. Ben si, c’est un peu plus compliqué, leur répond Myriam, parce que les collègues, pour beaucoup, ils n’en veulent plus de cet emploi, et ils s’en fichent que le site ferme. Donc il faudrait peut-être s’interroger un peu sur ce qui pousse des salariés à se réjouir d’un plan social.

Se faire licencier, ça ne dérange pas la majorité, mais quand le plan social est présenté et que les collègues apprennent qu’ils n’auront que le minimum légal, soit même pas 1000 euros pour pas mal de monde vu le peu d’ancienneté, ça les énerve. Beaucoup. C’est d’ailleurs comme ça qu’une sorte de compromis est trouvé, entre les syndicats (dont une partie des adhérents et même des représentants veulent eux-mêmes partir) et les salariés : si vous voulez partir avec du fric, il faut montrer que l’entreprise en a les moyens, et que donc elle pourrait tout à fait maintenir le site. Et le syndicat de Myriam ajoute qu’il va bosser sur les conditions de travail, en profondeur, vu que c’est ça qui ne vous donne pas envie de rester. Et quand même, réfléchissez : on se connaît, on a commencé à lutter ensemble, on peut continuer pour améliorer les choses. Si vous vous retrouvez au chômage, même avec un peu de fric, est-ce que vous allez vraiment facilement retrouver un autre boulot ? Et si oui, est-ce qu’il sera forcément mieux ?

Un rassemblement est organisé par les différents syndicats présents dans l’entreprise devant le siège du nouveau groupe à Paris. L’activité commence à diminuer, les primes vont donc baisser aussi. Les discussions avec la direction sur ce sujet ne donnent que des propositions jugées ridicules. L’ambiance commence à devenir effervescente.

Un matin, Myriam arrive au boulot et… impossible de travailler : elle bosse sur ordinateur et toutes les boules de souris ont disparu (on les retrouvera des semaines plus tard dans un faux plafond). Ni Myriam ni la section syndicale n’ont été impliqués dans cette action, mais les collègues ont de l’imagination ! La direction fait le nécessaire, de nouvelles souris sont livrées dans la journée et le travail reprend. Quelques collègues trouvent un moyen de transférer une partie de leur activité (qui passe par des moyens de communication informatique) directement vers le PDG d’une entreprise cliente. En tant que sous-traitant, les salariéEs ont en effet accès à certaines informations internes des entreprises donneuses d’ordre, dont l’annuaire. La direction est furieuse. Le lendemain, on ne donne aucune activité aux salariéEs du site, qui discutent donc. Et l’action des collègues ne fait pas vraiment débat : dans la tête de tout le monde, c’est montrer aux deux patrons, ceux de l’entreprise avec laquelle  on a un contrat, qui fait nos fiches de paie, ceux de l’entreprise donneuse d’ordre qui impose des consignes, des cadences, et indirectement le salaire et les conditions de travail, qu’on existe, que ce travail qui ne vaut visiblement rien pour eux, ben tiens, ils n’ont qu’à le faire.

Des collègues viennent chercher Myriam, paniquées : la RH convoque celles qui ont transféré leur activité hier, elles vont être virées, qu’est-ce qu’on peut faire ? Myriam propose à tout le monde d’aller en groupe dans le bureau de la RH. C’est ce qui est fait, pendant qu’on invite les collègues menacées à sortir. Bon, on leur notifiera quand même leur mise à pied, pendant qu’une bonne partie des salariéEs part en manif vers un autre site du groupe pas trop loin, avec qui il n’y avait pas de contacts puisque ça vient juste de fusionner. Les salariéEs envahissent le site, se baladent dans les différents étages, des discussions s’engagent avec les collègues de là-bas, les conditions de travail sont encore pire, c’est à peine s’ils ont des stylos. Le lendemain, nouveau rassemblement d’une cinquantaine de salariéEs du site où travaille Myriam devant l’autre site. La direction ouvre des négociations, sur la question des primes et la situation des salariées mises à pied.

Les collègues n’auront aucune sanction, alors qu’elles auraient dû être licenciées, peut-être même pour faute lourde. Le site fermera un an plus tard que prévu, le plan social s’est transformé en plan de départ volontaire, avec des primes de départ on va dire pas trop ridicules, et des avancées sont obtenues pour les salariéEs qui sont transféréEs sur d’autres sites. Sans compter une enquête sur les conditions de travail, menées par les élues au CHSCT avec l’aide d’un cabinet d’expertise, qui a montré que les consignes à la fois strictes et contradictoires entre qualité et quantité, le manque d’autonomie, l’infantilisation, c’est ce qui avait fait perdre son sens au boulot. Le rapport n’aura guère de conséquences concrètes : le site ferme et les autres sites ne s’en empareront pas vraiment. Mais pour les salariéEs qui ont témoigné et raconté leur histoire avec leur travail et ses évolutions, c’était important de mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu, ressenti dans leur boulot.

Pourquoi raconter tout ça (et encore, Myriam aurait beaucoup à dire sur encore une année de luttes, parce qu’il s’en est passé des choses jusqu’à la fin) ? Pendant longtemps, Myriam se disait que le syndicat (et donc elle qui y était militante) avait fait plutôt du bon boulot dans cette lutte. Les réflexes militants et le poids du syndicat vis-à-vis de la direction ont été importants, peut-être même déterminants, à certaines étapes. Organiser la 1ère AG qui ne sera que le début d’une longue série, lancer la réaction collective face aux menaces de sanction, ça compte. S’il y avait eu 3 licenciements pour faute, ça aurait pu casser ou affaiblir la mobilisation. Ou pas…

Plus récemment, Myriam s’est demandé si la revendication « naturelle » du syndicat sur le maintien des sites et des emplois n’avait pas étouffé un autre discours qui aurait pu se développer, être assumé collectivement : celui sur le refus d’un boulot de merde qui n’a plus de sens.

Evidemment, c’est plus complexe que ça. Mais ça pose une vraie question, une de celles dont on construit la réponse en permanence, une de celles où il ne faut surtout pas se dire « c’est oui ou c’est non ? »

Est-ce qu’on peut lutter dans l’entreprise sans syndicat ? oui. Est-ce que l’activité syndicale peut freiner des luttes ? oui. Est-ce que cette même activité syndicale permet à des luttes de se développer ? Oui, aussi. C’est un point où les choses s’articulent, donc frottent, coincent, permettent le mouvement …

Que le sentiment de l'étrangeté nous ouvre à l'égalité, que l'expérience de la solitude, qui est à la fois intime et sociale, nous donne l'envie du collectif

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