"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

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Frédérik Detue

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Frédérik Detue
Frédérik Detue est enseignant-chercheur à l’université de Poitiers et membre du Comité Syrie-Europe, après Alep. Il étudie les pratiques documentaires en littérature et au cinéma, en particulier celles des témoins victimes de violences politiques. De façon générale, il développe une critique de la culture, dans un sens démocratique, antiraciste et féministe.

Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire), troisième partie

in Antisémitisme/Négationnisme by

Première partie ici Deuxième partie ici   Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire)   Troisième partie La critique littéraire contre le « réalisme historien » : le déni du document littéraire Évidemment, Nichanian ne peut tout de même pas faire comme s’il ignorait que le génocide nazi est amplement documenté. Mais c’est ici qu’intervient l’argumentaire antiréférentiel de White, appliqué spécialement aux écrits dans lesquels des victimes ont entrepris de témoigner. Pour le spécialiste des littératures arméniennes du XXe siècle, la question du « statut du témoignage » est en effet au cœur du débat suscité par les travaux de White, comme l’atteste au demeurant le fait que Carlo Ginzburg ait « construit sa critique dévastatrice de la position » de White « autour d’une idée indestructible du témoignage »[1]. L’enjeu est alors d’opposer à Ginzburg une conception du témoignage qualifiée de « moderne » – et prêtée à Renato Serra malgré l’auteur de « Just One Witness » – selon laquelle il « cess[e] d’être un document pour l’histoire et prév[aut] pour lui-même en tant que fait »[2]. C’est à cette conception autonomiste du témoignage que la critique littéraire contemporaine est sensible au premier chef. Mais ce qui est intéressant à observer à travers cette étude de cas, c’est le rapport de nécessité entre cette conception autonomiste et la métaphysique idéaliste d’après Auschwitz que j’ai exposée dans la partie précédente. Il est entendu que « [l]e relativisme permet de ne se trouver nulle part au moment même où l’on prétend être équitablement partout », dans « un refus d’assumer la responsabilité d’une enquête critique »[3].…

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Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire), deuxième partie

in Antisémitisme/Négationnisme by

Voici la deuxième partie du travail de Frédérik Detue, en approfondissement de son intervention à nos journées sur le négationnisme. La première partie se trouve ici. Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire)   Deuxième partie Défense du sublime historique génocidaire : Marc Nichanian avocat de Hayden White Le point nodal du « scepticisme absolu » de White est le rejet par principe de la notion de preuve, comme si elle n’avait aucune pertinence pour qualifier la tâche des historien·nes. Comme si ladite notion de preuve – comme d’ailleurs celle de vérité (à toujours manier avec des guillemets !1) – appartenait de facto à un régime de croyance que seule une forme de naïveté positiviste pourrait continuer d’ignorer en tant que tel. C’est pourquoi ce scepticisme passe par une réfutation de l’archive, dont on ne pourrait jamais rien conclure de façon définitive. Or, malgré les objections sérieuses qui lui ont été faites et dont je viens de donner un aperçu, ce positionnement théorique de White, qui lui a valu avant sa retraite d’occuper une chaire de littérature comparée à l’Université de Stanford, constitue une doxa aujourd’hui dans le champ des études littéraires. La plupart du temps, on ne se réclame certes pas de l’auteur, en particulier en France où ses écrits demeurent relativement méconnus2. Mais, quand il est arrivé que l’on revienne sur le débat qui a opposé Carlo Ginzburg à White, l’enjeu a été pour l’essentiel d’invalider la critique de Ginzburg. Spécialement, celui-ci avait le tort de soutenir contre…

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Inégalités scolaires face à la pratique de l’écriture, appel à enquête

in Non classé by

    NDLR :Nous relayons ici cet appel à volontaires pour participer à un travail d’enquête sur les inégalités scolaires. Il s’adresse aux anciens élèves, aux enseignantEs, aux AESH, et à tous les salariéEs et bénévolEs concernéEs ou impliquéEs sur ces questions. Le questionnaire est en ligne ici Dans le cadre d’un cours de licence 3e année consacré à la critique face à la littérature documentaire, j’ai proposé aux étudiant.es de se lancer en groupe dans un travail d’enquête documentaire afin d’éprouver les vertus, en les mettant en pratique à l’échelle d’un article de presse, des quelques principes de l’éthique documentaire. Bien sûr, les étudiant.es étaient invité.es à déterminer l’objet de leur enquête, dans laquelle je n’ai fait que les accompagner. Ça a fonctionné au-delà de mes espérances, au point que beaucoup d’étudiant.es se sont accroché.es à leur projet d’enquête dans les conditions du confinement alors que la tâche était devenue facultative. J’ai par exemple recueilli des enquêtes, réalisées à partir d’un travail de terrain, sur les violences sociales et politiques vécues de nos jours par – je reprends les termes employés par les étudiant.es – la communauté LGBTQIA+, les prostituées, les employé.es de la Poste, celles et ceux de MacDo, les paysan.nes, les membres du réseau social Instagram, les victimes de harcèlement scolaire. J’écris ce statut avec l’accord d’un étudiant lancé pour sa part dans une enquête relative aux “inégalités scolaires face à l’apprentissage et la pratique de l’écriture en primaire et au collège”. Je lui ai proposé de…

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Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire)

in Antisémitisme/Chroniques du déni/Négationnisme by

Ce texte constitue la première partie de l’intervention de Frédérik Detue, lors de nos journées sur le négationnisme de gauche.   Au bonheur des négationnistes (retour sur les pratiques du champ littéraire) À Charlotte Lacoste Première partie Contre les historien·nes, le parti pris littéraire des négationnistes Dans sa première édition en 1950, Le Mensonge d’Ulysse de Paul Rassinier se présente dans son sous-titre comme un « Regard sur la littérature concentrationnaire » et donc comme de la critique littéraire1. En préface, l’auteur, qui se fonde sur son autorité de rescapé, reçoit en outre la caution d’Albert Paraz, qui est un écrivain ami et ardent défenseur de Louis-Ferdinand Céline, édité grâce à celui-ci aux éditions Denoël avant et pendant la guerre. Maurice Bardèche, qui, dans ses pamphlets de 1948 et 19502, interprète littéralement la langue administrative nazie quand elle camoufle l’extermination des Juives et des Juifs, est aussi censé être un lecteur expert. Durant les années de guerre, il a fait carrière à l’université en conquérant « un statut, celui de premier spécialiste de l’œuvre de Balzac », puis il publie, de 1946 à 1951, « sa » Comédie humaine3. Quant à Robert Faurisson, la thèse de littérature qu’il a soutenue sur Lautréamont en 1972 lui vaut d’être publié la même année dans la collection « Les Essais » chez Gallimard aux côtés de Beauvoir, de Sartre et de Camus4. Dès l’année suivante, l’auteur, un célinien passionné qui a cherché à « faire signer à divers collègues [universitaires parisiens] une pétition pour que soit autorisée la réédition des écrits antisémites…

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Le défi testimonial d’Adèle Haenel : pour une révolution culturelle en France

in Féminisme by

L’émission de Mediapart dans laquelle l’actrice Adèle Haenel est intervenue le 4 novembre dernier pour témoigner de l’agression pédocriminelle dont elle a été victime était un grand moment de télévision. Des témoignages filmés de victimes et imprégnés d’une telle tension étaient advenus au cinéma – jamais, semble-t-il, sur un plateau de télévision. Dans un État de droit, les témoignages des victimes de violences sociales et politiques sont censés avoir leur place d’abord au sein de l’institution judiciaire. Mais encore faut-il qu’ils soient effectivement audibles par la justice – et que l’on puisse donc compter sur celle-ci pour engager une procédure visant à punir les coupables et à accorder réparation aux victimes. Or on sait bien que tel n’est pas toujours le cas, loin s’en faut – quand bien même la législation et les décrets d’application existent qui le permettraient. C’est ainsi que depuis le XIXe siècle des pratiques testimoniales calquées sur le modèle de la déposition en justice se sont beaucoup développées hors des enceintes des tribunaux – en particulier dans des publications en livres de littérature. L’utopie de celles et ceux qui témoignent est alors de s’adresser à toute la société et de permettre une prise de conscience collective, de sorte qu’à l’avenir les violences du passé soient jugées, ne serait-ce que par le tribunal de l’histoire, et que, devenues intolérables pour tou·tes, elles ne puissent plus se reproduire. Le parti qu’Adèle Haenel a pris de livrer un témoignage médiatique à Mediapart, d’abord à l’écrit dans l’article de Marine…

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