"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Marsault, à la barre, en petit garçon tombé du Ring

in Chroniques de la violence brune/Féminisme by

De dos, ils ressemblent à trois potes d’enfance qui ont fait une grosse connerie.
Machinalement Marsault arrive et met d’emblée ses mains serrées derrière son dos, puis se force à laisser tomber les bras le long de son corps. Des trois prévenus, il est celui qui a réussi, qui fait l’admiration de ses deux amis, alors il se tient droit devant les juges. Il ne bouge pas, sauf quand sont énoncées les insultes et les menaces que son appel à lynchage a générées en août 2016 contre Megane Kamel. Là, il oscille d’un pied sur l’autre, systématiquement. Sinon, il reste immobile, BREUM tatoué à l’arrière de la tête, mais de face, on ne voit pas, on voit juste un grand mec, avec des petites lunettes.

Qui sont ces hommes ? Le savent-ils eux-même ?

Tous trois ont reconnu les faits.
Marsault n’hésite pas à un évoquer un “lynchage”. Personne ne lui a demandé, il le dit de lui-même. Oui, il a initié un lynchage, mais initié seulement. Et puis il a hésité avant.

Tout s’est passé très simplement. Marsault faisait des “dessins à l’humour graveleux”, c’est “son gagne-pain”. Un gagne-pain juteux, 80 000 euros en 2016. A ce moment-là, il est content, il a trouvé un éditeur, Ring. Bref tout va bien, sauf qu’existe “une partie de la population qui n’aime ni ses convictions, ni ses dessins”. Et dont certaines osent le dire et agir.

C’est tout l’intérêt de ce procès, finalement. Détailler un processus étape par étape. Celui qui conduit de la frustration à la violence de masse. Marsault raconte ça avec une facilité déconcertante devant un tribunal. Comment un mec qui se sent frustré s’estime légitime à détruire la vie d’une femme. Lui avait 200 000 fans, c’est toute la différence.

Une différence que ses “amis” ont très bien compris. Marsault n’a pas pris sa décision tout à fait seul. Sous un pseudonyme, il crache sa rage sur le mur Facebook d’un autre écrivain de Ring. Et c’est comme cela que se fait jour l’idée de lancer “la meute de hyènes” (sic) contre une seule femme.

Seulement Marsault hésite. Pas pour le mal qu’il va faire, mais parce qu’il a un peu peur que cela se retourne contre lui et qu’on l’accuse de “lynchage”. Quelques heures avant le lancement de l’offensive, dans le petit monde des mâles alpha de Ring, tout le monde est donc parfaitement conscient de ce qui est en jeu. Une punition collective de très grande ampleur contre la femme qui symbolise à ce moment précis toutes celles qui osent l’ouvrir. Une punition collective publiquement infligée qui fera une leçon à toutes les autres. Bref que Marsault soit le fouet symbolique de Ring.

Marsault n’hésitera pas très longtemps avant d’endosser ce rôle d’exécutant brillant de la ligne éditoriale de sa maison d’édition. Ce n’est pas très étonnant : a-t-il été recruté pour autre chose que cela ? Lui dont l’œuvre est avant tout la mise en scène répétitive et épurée d’un bonhomme énorme qui tabasse, tabasse et tabasse encore tout ce qui se met sur son chemin ?

Il a ce talent-là, Marsault, résumer en croquis lapidaires d’une extrême brutalité ce qu’Obertone traduit en essais de dizaines de pages où il se met dans la tête du tueur raciste de masse Breivik. Ce que d’autres auteurs écrivent en centaines de pages de romans ayant pour héros des pervers divers d’une violence extrême et d’autres encore avec ce qu’ils appellent des “enquêtes” et qui ne sont que l’étalage d’une fascination morbide pour les actes de tueurs en série.

Marsault et ses fans sont à la fois le fantasme et le passage à l’acte des penseurs de Ring. Les mecs normaux qui deviennent des miliciens à la violence sans limite. Par-delà le bien et le mal, la Force contre celles qui ne sont jamais que des inférieures sans humanité, contre lesquelles il convient de ne pas éprouver la moindre once d’empathie.

Mais ce 7 décembre, dans la petite salle du tribunal, remplie de femmes qui n’ont nul besoin d’empathie et sont là pour soutenir le combat de celle qui a finalement résisté à l’entreprise de destruction totale, le fantasme a fait long feu. Reste un mec normal et ses deux acolytes.

Après le procès, on a nous a demandé à quoi ressemblait Marsault, en vrai.
A un mec plutôt modeste et presque sympathique, en fait. A ton petit frère qui a fait une grosse connerie. A ton pote qui a -encore- pété un câble et tapé sa meuf parce qu’il avait bu alors que d’habitude, vraiment, il est gentil. A ton autre pote dont jamais tu n’aurais imaginé que… Au petit gars bien talentueux qui s’en est sorti alors qu’il avait plein de problèmes dans la vie mais qui se laisse toujours rattraper par des crises de furie.

Au mec qui ne se rend tellement pas compte, juste avant l’audience, de ce qu’il fait réellement en venant saluer d’un bonjour très souriant, une camarade contre laquelle il a, de nouveau, lancé sa meute deux mois avant. Avant de venir s’asseoir à côté d’elle, et “n’en fais pas toute une histoire, je te signale qu’il n’y a pas de place ailleurs.” Et qui parlera d’elle à la barre, en avouant contrit qu’il l’a encore fait, harceler une femme “mais pas de la même manière” et puis “c’était un CONFRERE”. Au mec qui te tient la porte quand tu sors fumer une clope après deux heures d’énoncé par les juges de sa violence sordide, parce que tu vois, il n’est pas si méchant, et même il est galant.

Marsault ressemble à ce mec dépassé qu’on a envie de protéger, même en ayant été harcelées. Parce que nous sommes des femmes à qui la société a appris qu’on devait comprendre, pardonner et materner ces grands enfants un peu violents que sont les hommes, ces pauvres petits garçons qui tapent sans avoir conscience de leur force.

Tout ce long après-midi, nous avons pu mesurer toute la difficulté du féminisme. Marsault est, objectivement, un dessinateur adulé par des dizaines de milliers de fans prêts à se mobiliser dès qu’il désigne une cible à harceler. Marsault est, objectivement, le fer de lance de Ring, une des maisons d’édition de l’extrême-droite la plus acceptée et la plus banalisée. Marsault, est, objectivement, un homme puissant.

Mais Marsault, est aussi subjectivement, dans une société où la femme idéale se doit de rester à sa place, celle de l’empathie et de la compréhension et de la protection de l’homme fort contre lui-même, ce mec normal qui a dérapé. A qui, peut-être, quand même, on pourrait essayer de pardonner, encore une fois, puisqu’il a dit honnêtement qu’il assumait, qu’il regrettait, même, d’avoir fait ce que son propre père avait fait.

Marsault était aussi, ce 7 décembre, l’homme contre qui on renonce à porter plainte, tellement et tellement de fois, parce qu’il a ce regard contrit du gars qui ne recommencera plus, promis.

Peut-être qu’il ne recommencera plus. Parce que Megane Kamel a osé mettre un coup d’arrêt à sa toute puissance. Et seulement pour ça. Pour que les hommes ne tapent plus, il faut démonter le Ring.

PrecairE, antiracistE

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