"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Nos voisins, les tueurs

in Chroniques de la violence brune by

Trouver les mots pour Said El Barkaoui, ce n’est pas facile.

Un Arabe tué par son voisin raciste. C’est difficile de dépasser ces mots là. Difficile de dire ce qu’on a toujours su aussi loin que nos souvenirs remontent. Que les hommes et les garçons arabes en France courent ce risque là, se faire tuer par un voisin raciste.

Mais on l’a toujours su. On a toujours vu, dès l’enfance, cette hostilité particulière d’un voisin parmi d’autres envers notre père. Ces voisins il y en a partout, si bien qu’ils sont devenus des archétypes récurrents de films ou de romans. Le type un peu vieillissant, souvent alcoolique, le type qu’on entend gueuler sur l’état de la France ou sur ses gosses ou sur sa femme ou sur son chien, par la fenêtre ouverte.

Sur tout cela et puis sur les Arabes.

Le type dont tout le monde sait qu’il a une arme, parce qu’il le dit lui même, en ajoutant qu’un jour il s’en fera un. Le type qui souvent, n’est pas riche, le type qui souvent est un peu mis de côté quand même par d’autres voisins, le type dont tout le monde dit qu’il est lourd et un peu cinglé. Le type qui déteste ton père, le type aux regards noirs dans l’ascenseur, le type qui bafouille en hurlant des choses horribles et tu ne comprends pas tout.

Tu as six ou sept ans, tu sais juste que ton père est très en colère, et tu t’interroges longtemps sur le « Tu as de la chance que je sois avec mes gosses » dit d’une voix blanche. Que se serait-il passé si tu n’avais pas été là ?

Que tu aies grandi dans les années 80 ou maintenant, un peu plus tard, tu apprendras devant la télé, que ces voisins là tuent. Ca n’arrive pas tous les jours, ni toutes les semaines, mais ça arrive régulièrement, depuis très longtemps. Des hommes ont des armes chez eux et tuent leur voisin arabe ou noir.

En général tu comprends et nommes ça « racisme », à peu près au même âge où le prototype de ce genre de voisin commence à s’en prendre à ton ou tes frères. Dix, onze ans, ce moment où il ne peut pas les croiser sans avoir la bave aux lèvres, trop de bruits, trop de rires, trop de ballons, l’ascenseur qui est panne à cause d’eux, c’est sûr, et sa boite aux lettres cassée, c’est eux, et sa vie de merde , c’est eux aussi, de toute façon.

Tout le met en colère avec les hommes et les garçons arabes. Si ton père est au chômage, c’est un vampire qui se la coule douce pendant que lui va bosser. Si ton père bosse et s’achète un pavillon ou juste une nouvelle voiture, c’est la preuve qu’on n’embauche plus les Français ou que ton père vend de la drogue. Si ta mère est arabe, alors ça l’énerve, parce qu’ils sont bien tranquilles les mecs arabes, avec leurs femmes qui leur lavent les pieds, pendant que les Françaises font leurs féministes. Si ta mère est blanche, alors là c’est le bouquet, il faut encore en plus que ces mecs là se trouvent des « putes » qui vont avec les « bougnoules ».

Oui, dans tes souvenirs, il y a aussi ces sales mots là, à un âge où tu ne comprends pas forcément « bougnoule », mais « pute », oui, et tu te souviens pour toujours de ce « Pas devant les enfants » que dira ta mère à ton père, mais c’était devant toi, quand même et tu sauras pour toujours ce que veulent dire les regards mauvais sur ta mère, même quand ils sont silencieux. Le métissage, c’est le vol de la femme blanche…

Ensuite d’une certaine manière, vient le meilleur âge pour se sentir arabe. Tu as treize ou quinze ans, et tu te crois éternel et tu n’as pas peur du voisin raciste. Tu es en groupe, et tu le provoques et tu te fous de sa gueule, de son gros ventre, de son âge, de ses bouteilles de pinard, tu fais du bruit exprès devant sa fenêtre pour le plaisir de l’entendre hurler qu’il va te tuer un jour. Tu n’y crois pas, peut-être qu’il va tirer mais tu échapperas aux balles.

En réalité, beaucoup d’Arabes n’ont pas échappé aux balles d’un voisin raciste. Beaucoup.

Combien ? C’est difficile de le savoir, de quantifier, de qualifier.
Parce que souvent, dans la presse, c’est resté un « drame suite à un conflit de voisinage », ou un « drame de l’insécurité ». L’insécurité “culturelle”, comme disent aujourd’hui certains brillants esprits politiques, qui ont trouvé ce joli mot pour décrire l’état d’esprit de toutes celles et ceux qui ont toujours pensé, depuis des décennies, que tout de même vivre avec des Arabes, ça n’était pas facile, et un peu énervant.

Il y avait forcément quelque chose d’autre, pensent ces gens, quand un Arabe tombe sous les balles d’un voisin raciste. Il était jeune, il faisait trop de bruit, il vendait de la drogue, il était agressif. La famille avait trop d’enfants, mettait la musique trop fort, n’écoutait pas de musique parce que c’étaient des intégristes, des barbus, des voilées. Selon les décennies, les modes du racisme, malgré tout, les voisins racistes sans doute avaient quelque chose de pas si illégitime à reprocher, une raison de s’énerver.

Alors c’est difficile de trouver les mots pour Said El Barkaoui.

Difficile devant la banalité de ceux de l’assassin. « Enculé d’Arabe », disait-il souvent. En résumé. On en revient toujours là, en résumé, même si à côté, beaucoup de théoriciens, d’éditorialistes, de politiques prennent la peine de développer sur l’insécurité, les non-intégrés, les intégristes.

Le voisin raciste, dont les médias n’ont pas donné le nom, lui, ne voyait pas trop les raisons de développer. Comme d’autres, il a estimé que la situation parlait d’elle-même. Etre le voisin d’un Arabe, c’est insupportable.

C’est difficile de trouver les mots pour Said El Barkaoui, de revenir au politique, d’analyser, de globaliser.

Comme la période est sale, d’autres le feront à notre place, salement. Ils diront, si c’était un Juif, on en aurait parlé. Ils le disent, et évoquent Sarah Halimi, et Mireille Knoll, « celles-là », “on” en a parlé.

Supporter ça, en plus, les vautours qui vont comparer, au lieu de rassembler.

Contre la saleté du temps présent.

Le temps où des enfants grandissent, avec en arrière plan, cette idée qui grandit avec eux, structure leur pensée, leurs peurs, leur rapport au quotidien. Ton voisin peut te tuer, tuer ta grand-mère, ton père ou ton frère, parce qu’ils l’ont énervé. Juste à être, juste à exister, juste à habiter.

La Haine est là, meurtrière, juste derrière la porte d’à côté.

C’est difficile de trouver les mots pour Saïd El Barkaoui.

« Pas devant les enfants ». C’est tout ce qui vient, prière dérisoire, encore une fois arrivée trop tard pour Said El Barkaoui et ses enfants. On n’a rien empêché, on peut rendre hommage mais une nouvelle fois, on pourra “en” parler, on n’aura que cela à dire aux enfants, on n’a rien empêché.

Les voisins racistes et antisémites, contrairement aux apparences ne sont pas isolés. Dans leur esprit, en arrière plan, il y a ce soutien organisé, structuré, la masse de tous les racistes qui pétitionnent, votent, hurlent sur Twitter ou sur les plateaux télé, leur donnent leur légitimité et l’impulsion pour tuer.

Il faudra nous rassembler, pour arrêter tout cela, faire taire les voix dans la tête des voisins qui ont envie de tuer. Sinon, ça arrivera encore, ça n’arrêtera pas d’arriver.

Said El Barkaoui avait trente huit ans. Il est mort le lundi 4 juin 2018. Le dimanche 20 mai, son voisin de 67 ans, qui avait déjà menacé son épouse et ses enfants, lui a tiré cinq balles dans le corps, dont l’une s’est logée près de la moelle épinière.
Le 17 juin, une marche de soutien a réuni des centaines de personnes dans sa commune Ychoux. Le tireur est mis en examen pour “tentative d’assassinat à caractère raciste”. Une collecte de soutien pour sa famille est toujours ouverte ici

PrecairE, antiracistE

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