"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Négationnisme: des députés offrent une tribune à l’Assemblée au néo-nazi Benedetti

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Le 25 avril dernier, des propos négationnistes ont pu tranquillement être prononcés dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale. Ces propos sont restés en ligne sur le site de l’Assemblée et ont été mis en lien par des articles de presse, avant d’être retirés un peu tard ce 14 mai, une fois que la plus grande publicité leur aura été faite (1).

Ca a bien existé et c’est un peu plus qu’une erreur 404 contrairement à ce que proclame désormais la page internet vers laquelle le lien renvoie, comme le montrent nos captures d’écran. C’est évidemment une victoire pour l’ensemble des tenants de ce courant, quelques mois après la mort de Robert Faurisson, lui même cité par Yvan Benedetti, un des militants les plus tenaces et les plus actifs de la mouvance ouvertement néo-nazie en France lors de son audition par la commission parlementaire chargée d’enquêter sur « la lutte contre les groupuscules d’extrême-droite ».

A vrai dire, peu de gens auraient été au courant, si le 10 mai, soit plus de deux semaines après l’audition de Benedetti, deux députés, dont la présidente de la commission, Muriel Ressiguier de la France Insoumise et Adrien Morenas de LREM n’avaient décidé de proclamer par communiqué de presse qu’ils avaient courageusement signalé au procureur les propos tenus par Yvan Benedetti, parce qu’ils tombent sous le coup de la loi.

Certes. On aura beaucoup de mal à s’en étonner. Yvan Benedetti occupe la majeure partie de sa vie à prononcer des propos qui tombent sous le coup des lois antiracistes. C’est parfaitement logique de sa part: il est en effet l’héritier d’un courant politique fondé par Pierre Sidos, membre d’une famille de collaborateurs notoires et lui même condamné pour son appartenance à la milice de Marcel Bucard. Pierre Sidos a consacré sa vie à réhabiliter et à faire vivre la mémoire de la Collaboration, de Vichy et du Troisième Reich. Il fait partie de ces militants qui n’ont jamais renoncé à cet objectif, et ont formé, génération après génération de nouvelles recrues exactement sur la même ligne, dont Yvan Benedetti.

Questions surréalistes, néo-nazi logique

A celui-ci, on peut reprocher beaucoup de choses, mais certainement pas la clarté de ses positions. Il est ouvertement négationniste et, en quelques clics, il est possible de trouver sa prose sur le sujet. Il organise depuis des années des hommages au Maréchal Pétain mais également à d’autres collaborateurs. Par ailleurs, les textes de militantEs antifascistes à propos de son activité et celle de l’ensemble des organisations qu’il a dirigées et auxquelles il a participé sont innombrables et disponibles en accès libre sur internet, la plupart écrits simplement sur la base de l’observation et de la lutte antiraciste contre les groupes d’extrême-droite. Par des militantEs qui n’ont pas les moyens d’une commission d’enquête parlementaire.

Certes les députés membres de la commission parlementaire ont parfaitement le droit d’être absolument ignares sur le sujet, et de chercher à se renseigner. Il leur suffisait, comme à n’importe qui d’utiliser un moteur de recherche.

Alors pourquoi convoquer Benedetti devant l’Assemblée Nationale, pourquoi lui offrir une tribune ?
Il suffit de lire le compte-rendu de son audition pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’autre chose.
En effet, Benedetti n’a pas tenu spontanément ses propos négationnistes. Il a été encouragé à le faire, et dès le début de l’audition, avec cette question surréaliste posée par la députée LREM Elise Fajgeles :

Mme Élise Fajgeles: Au décès de Robert Faurisson, le 22 octobre dernier, vous l’avez salué en indiquant qu’il « aura marqué la seconde moitié du XXe siècle ». Pouvez-vous m’expliquer cet hommage rendu à une personne ouvertement négationniste et nous donner votre position par rapport au négationnisme et à la réalité historique de la Shoah ?

La réponse de Benedetti est évidemment sans surprise, invité à réitérer son hommage, il le fera en citant tranquillement un extrait de la lettre de Faurisson publiée honteusement par le journal Le Monde en 1978. A quarante ans d’intervalle, sans surprise, la même évidence: lorsqu’on donne la parole à négationnistes, ils nient l’existence du génocide commis par les nazis.

Pourtant, l’évidence ne l’était sans doute pas assez pour la commission d’enquête parlementaire, même après qu’Yvan Bendetti ait mis les points sur les i. Elise Fajgeles va en effet poser deux autres questions, qui demandent exactement la même chose que la première et auxquelles Benedetti va donc répondre en détaillant un peu plus, puisqu’il y est invité.

Mme Élise Fajgeles: Vous disiez que le travail de Robert Faurisson pourrait apporter une bonne nouvelle à l’humanité, puisque ce que l’on prête à un peuple et à un régime pourrait ne pas être advenu. La Shoah n’est-elle donc pas pour vous une réalité historique ? Sinon, que sont pour vous toutes les études qui ont été menées, les témoignages et les morts ? Je pense notamment aux documentaires réalisés avec les images d’époque, que l’on peut voir à Yad Vashem et dans d’autres lieux dans le monde ?

Mme Élise Fajgeles. Vous reconnaissez le chiffre de 6 millions de juifs morts ?

La répétition de l’invitation aux propos antisémites et négationnistes n’est pas le seul aspect problématique des questions. En effet, la députée, malheureusement, pose des questions ouvertes qui sont parfaites pour le développement pédagogique des mensonges négationnistes de base. Ces mensonges se fondent sur un retournement de la charge de la preuve. Les négationnistes sont des militants politiques pas des historiens, des faussaires conscients de l’être, évidemment. Leur principal ressort de propagande, c’est imposer une légitimité à poser des questions dégradantes et absurdes et à exiger une réponse. Mais personne n’a rien à prouver à des négationnistes, et leur demander ce qu’ils pensent des « études » et des documents historiques sur la Shoah, c’est faire leur jeu et ne rien solliciter d’autre que la violence verbale antisémite, le ricanement obscène et la déshumanisation.

C’est exactement ce que fera Benedetti, en proposant à la députée de lui ramener des documents de la LICA datant de 1943 et qui attesteraient de la date de création du mensonge Juif sur le génocide.

Le néo-nazi, héritier des mouvements collaborationniste s’amuse, développe paisiblement sa réalité alternative en forme de crachat sur les victimes. En 1943, dit il, non seulement on n’exterminait pas les Juifs, mais ceux-ci, paisiblement écrivaient des textes de fiction sur des persécutions qui n’existaient pas. La démence politique la plus abjecte, sous les ors de la République, et le naufrage d’une commission d’enquête qui sombre dans un voyeurisme indécent. Et contraint des historiens qui ont autre chose à faire, à rappeler les faits, parce qu’il faut bien contredire une propagande grotesque et infâme à laquelle des politiques irresponsables auront donné de l’écho.

Le naufrage aurait pu rester discret, il n’y avait aucune raison de s’en vanter par communiqué de presse. En effet, l’audition de Benedetti n’a absolument rien apporté par ailleurs à une quelconque enquête sur les groupes d’extrême-droite.

Le sinistre pitre d’une commission qui le met bien à l’aise

Benedetti qui a eu le temps de préparer son numéro, ne répond évidemment pas aux questions concrètes sur les aspects pratiques de ses activités, et renvoie les députés aux rapports de police, dont ceux-ci auraient mieux fait de se contenter, effectivement, quand on voit le niveau de leurs questions, aussi dérangeantes et passionnantes que « Avez vous des locaux », où « Alexandre Gabriac est-il toujours actif ? », toutes choses qui encore une fois se savent en dix minutes en ouvrant Google.

Dans sa légèreté absolue, la commission censée avoir été crée en réaction aux violences d’extrême-droite et au développement de noyaux terroristes ne posera même pas UNE question sur le sujet à Benedetti. Rien sur ce qu’il pense de l’attentat de Christchurch ou sur celui de San Diego, rien sur les nombreux groupes prévoyant de commettre des attentats antisémites ou islamophobes démantelés en France ces derniers mois. Rien sur le lien entre les assertions de Benedetti sur la « révolution nationale » qui, en France, sera forcément violente, réitérées à plusieurs reprises et la violence réelle, sur le terrain. Rien sur ce qu’il pense des théories et des actes des suprémacistes blancs américains, une des principales références de toutes celles et ceux, qui en France, sont investis dans sa mouvance. (2)

A aucun moment, donc, Yvan Benedetti n’aura été amené à sortir de sa zone de confort, qui aura consisté à réciter, de mémoire, ce qui figure sur les sites de sa mouvance. Récit auquel évidemment il aura pris soin d’ajouter un peu de théâtre fasciste bien préparé aussi, dès le moment où il prête serment, en insistant sur son “salut de la main droite”, au cas où les jeunes néo-nazis qu’il ambitionne de recruter ne comprendraient pas qu’il fait un salut fasciste à l’Assemblée.

On a les actes d’héroïsme qu’on peut, Benedetti aura eu celui de faire son sinistre pitre à l’invitation de LREM et de la France Insoumise, mais dans ses rangs on est bon public pour la saloperie facile. D’autant qu’il a aussi l’avantage de répondre à une convocation obligatoire et ne se prive pas d’en faire état, puisqu’il en fera un des éléments du récit dans lequel il est un combattant persécuté par le système .

La persécution aura consisté, dans ce cas précis, à lui offrir une tribune politique parfaite, sur le fond comme sur la forme. A lui avoir donné la possibilité de se mettre en scène comme le Dissident qui a porté le discours négationniste au cœur de la République, un privilège que doivent jalouser pas mal de ses concurrents politiques à l’heure qu’il est.

Besoin du barrage qu’on s’est obstiné à détruire

La vérité, c’est qu’il n’a pu le faire que parce que des députés LREM et de la France Insoumise l’ont bien voulu, et ont enfoncé le clou pour être bien sûrs que le petit numéro du rebelle fasciste ne passerait pas inaperçu.

En effet, l’audition d’Yvan Benedetti fait partie des travaux de la commission qui ont été mis en ligne très rapidement, alors qu’il n’y avait aucune obligation de le faire tout court, aucune obligation non plus de le faire en intégralité. Et il aura fallu beaucoup de temps, avant que les députés retirent ces propos, et réalisent qu’ils avaient signalé au procureur des propos qu’ils avaient eux-même mis en ligne.

Par ailleurs il était possible d’engager des poursuites contre ces propos sans communiquer par voie de presse, et donner ainsi un coup de projecteur bienvenu à Benedetti. Comme il est possible depuis des années, à vrai dire d’engager des poursuites contre lui, à chaque fois qu’il tient ce genre de propos publiquement, ce que pourraient facilement faire des députés qui se targuent de lutter contre l’extrême-droite.

Seulement, en période électorale, la lutte antifasciste qu’on ne mène pas au quotidien devient un bon argument pour diverses formations politiques.

A LREM, on a besoin, en ces périodes d’appel au barrage électoral contre l’extrême-droite, de faire oublier qu’on a soi-même et avec obstination contribué à détruire la digue de toutes les manières possibles. En allant jusqu’à rendre hommage au Maréchal Pétain par exemple.

Par exemple en multipliant les procédures pénales contre les militantEs qui soutiennent les réfugiés, se battent contre une politique migratoire inique, et sont notamment l’objet de la violence de l’extrême-droite jusqu’à ce que le ministre de l’Intérieur se fasse ironiquement introniser membre d’honneur du Bloc Identitaire.

A la France Insoumise, il faut bien aussi retrouver un peu de couleur antifasciste, même si point trop n’en faut pour ne pas braquer le public de Florian Philippot. Signaler des propos négationnistes tenus à l’Assemblée Nationale par un fasciste qui a été invité à les tenir, ça ne mange pas de pain.

Seulement, comme le leur rappelle Yvan Benedetti, ils auraient eu bien d’autres occasions de dénoncer ses propos, puisque la France Insoumise et les néo-nazis dans son genre ont manifesté ensemble ces derniers mois, notamment sur les Champs Elysées. Mais il aurait sans doute contre productif de briser le consensus sur le slogan commun «  Macron démission ». Il valait mieux prétendre que faire de l’antifascisme et critiquer les Gilets Jaunes revenait à jouer les idiots utiles du gouvernement.

C’est maintenant un peu tard pour le faire, surtout de cette manière dangereuse et grotesque qui a permis à un des leaders de la mouvance néo-nazie française de porter la saleté négationniste à l’Assemblée. Celui-ci pourra toujours jouer les victimes du « système » après cet épisode, on se souviendra, pour la petite histoire, qu’il n’a pu faire son petit cirque infâme que parce qu’il y avait été complaisamment invité par ceux qui sont censés défendre la démocratie.

(1) Nous n’avons pas jugé pertinent de reproduire la prestation d’Yvan Benedetti dans cet article, évidemment. Cependant nous tenons à disposition l’ensemble du compte-rendu de l’audition pour toute vérification des questions des députés que nous évoquons dans l’article.

(2) L’absence de questions sur le sujet n’est pas excusable par l’ignorance, puisque la commission parlementaire avait précédemment auditionné les historiens de l’extrême-droite Nicolas Lebourg et Stéphane François. Lors de l’audition, les deux ont certes comme à l’accoutumée affirmé que la menace violence d’extrême-droite n’est pas si inquiétante que cela, qu’il faut la relativiser au plan qualitatif et qu’il ne sert à rien de lutter contre notamment par la dissolution. Il s’agit là d’une opinion sur des faits que l’on peut évidemment contester, d’autant qu’ils ont été immédiatement utilisés par ceux qui à droite et à l’extrême-droite ne veulent pas d’enquête du tout sur les agissements des groupes fascistes. Mais sur les faits eux même et sur les filiations idéologiques comme sur la nature de l’Oeuvre Française, les deux historiens avaient été pédagogiques et clairs, mentionnant à la fois l’importance du suprémacisme blanc américain dans les esprits de la mouvance fasciste française et les groupes d’extrême-droite violents à l’heure actuelle en France, leurs ressorts politiques et leurs méthodes de recrutement. On trouvera le compte-rendu de l’audience ici

PrecairE, antiracistE

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