Les fers de notre histoire

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Non, je ne vais pas vous harceler avec les détails de mon dernier bulletin de santé. Entre mes récents soucis judiciaires et les résistances douloureuses que m’opposent aujourd’hui certaines de mes vertèbres, cervicales ou autres, malmenées par les turbulences aéronautiques que je n’ai pas su maîtriser, j’ai déjà dit combien il serait indécent d’oublier les privilèges dont je continue à bénéficier.

L’attention de mes proches, comme celle de bien d’autres, m’aide à mesurer l’écart qui me sépare de tant de ceux qui souffrent incomparablement davantage, parfois tout près de moi.Il n’empêche.

Sous mon crâne durement secoué, le vécu de mon passé professionnel continue de se mêler aux interrogations que suscitent les remous de notre présent collectif.Sous le règne de l’imam yéménite Yahya Hamideddine (1869-1948), comme chez tant d’autres autocrates, de toutes religions et de toutes cultures, une peine cruelle était infligée à ceux qui s’attiraient l’hostilité du pouvoir. Lestés de poids pouvant dépasser dix kilos, les membres du prisonnier — ces instruments mêmes de son irrépressible volonté d’agir pour exister — se transformaient soudain en adversaires, en entraves douloureuses au moindre geste par lequel il entendait moins s’évader qu’exprimer son… vivant.

Tel fut notamment le sort des militants de la fin des années 1940 que le pouvoir de l’imam ne considéra longtemps que comme de dangereux « révolutionnaires », qualifiés de surcroît de mécréants. L’histoire officielle yéménite, ayant depuis rajusté ses lunettes, les désigne désormais sous une appellation autrement prestigieuse : les « Libres ».

Être privé, comme je le suis demeuré plusieurs semaines, de quelques milliers de filaments de moelle épinière, sentir ses jambes aussi obéissantes à ses souhaits qu’une méduse aux sollicitations d’un bâton de guimauve : ce devait être un peu, me suis-je soudain mis à imaginer, ce que vivait celui qu’on venait de « mettre aux fers ».

Du temps de l’imam Yahya, pourtant, il arrivait que le monarque se montre généreux : à la demande du condamné, il consentait parfois à alléger quelque peu, pour une durée déterminée, le poids de ses fers.J’ai hélas, trois fois hélas, égaré l’adresse de cet imam-là. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous demander de la retrouver. Il y aurait trop de débats ingérables à éviter, trop de perspectives existentielles ou philosophiques inconciliables. Et puis, en proposant au bourreau un destin d’une timidité platement réformiste, je m’exposerais au risque d’une accusation très actuelle : le « hollandisme », l’un de nos nouveaux gros mots, cette trahison pire encore que celle du « social-traître ».

Tout de même, ne pourrions-nous pas nous fixer un objectif raisonnablement modeste, tout en nous assurant un véritable impact, si minime soit-il, sur le réel ? Ne pourrions-nous pas continuer, par exemple, à rêver ensemble — à rêver, comme dit l’expression française, « et plus si affinités » — d’une sorte d’allègement magique et obligatoire du poids de tous ces horribles boulets ?

Que ces affinités existent déjà ou qu’il nous faille, mieux encore, les fabriquer pour les inscrire nous-mêmes dans notre présent partagé, nous pourrions au moins souhaiter que les maîtres des fers, des clefs, des carcans et autres cadenas entendent, ne serait-ce qu’un peu, la voix de celles et ceux qui doivent aujourd’hui avaler les fruits empoisonnés que la « justice », sous l’une ou l’autre de ses innombrables formes dévoyées, les force à ingérer quotidiennement.

Irréaliste? Bon. D’accord.

J’ai sous-estimé la violence du choc, qui m’a arraché non seulement ma montre, mais aussi mon casque. Et je n’ai manifestement pas encore remis les pieds dans le réel.Pardonnez-moi, je vous prie, de vous avoir, au fil de ces quelques lignes, laissé entrevoir autre chose que la réalité.