La guerre contre la Terreur , alliance des autoritarismes .

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Dans la première partie de ce texte, François Burgat revenait sur la manière dont la « guerre contre la terreur », engagée au lendemain du 11 septembre 2001, avait contribué à redessiner les rapports entre le Nord et le Sud. Dans cette seconde partie, il en interroge le bilan, vingt-cinq ans plus tard : la convergence des autoritarismes occidentaux, israéliens et arabes autour d’un même ennemi « islamiste », mais aussi l’épuisement progressif du récit universaliste qui avait permis de légitimer cette guerre. Car à mesure que la « guerre contre la terreur » prétendait discipliner le Sud, elle contribuait peut-être aussi à l’émanciper politiquement et intellectuellement du Nord.

Les attentats du 11.09 ne vont donc générer aucune condamnation des autoritarismes et des dysfonctionnements de la représentation politique, malmenée par les dominants, qui avaient largement contribué à les fabriquer. L’accusé unanimement dénoncé aux quatre coins de la planète est le lexique (islamiste) de ceux dont Washington estime qu’ils ont manqué d’enthousiasme à partager le deuil des dominants américains face au « terrorisme » du Sud.

Pourquoi le lexique de la religion musulmane devient-il la cible des autoritarismes occidentaux… et arabes ? Parce que dans le contexte de la dynamique décoloniale, ce lexique, plus endogène que ceux que le colonisateur avait imposés, a acquis une centralité et une fonctionnalité qu’aucune autre idéologie ne parvient à lui contester. Sous pression militaire directe, l’adhésion à la logique extrêmement binaire de la « guerre contre la terreur » va ainsi être imposée par Georges Bush et la quasi-totalité des élites gouvernantes du Sud vont se ranger docilement dans les rangs de la « coalition mondiale contre le terrorisme islamique ».

Les dictatures du Sud ne sont plus seulement soutenues par les démocraties du Nord ; elles sont progressivement intégrées à un système transnational de gestion sécuritaire des contestations.

Et elles vont y adhérer activement de la plus terrible façon : aux quatre coins du monde, les USA arrêtent les « suspects », et tels ou tels pays du Sud arabe… les torturent.

Le déguisement des principes de la coopération autoritaire Nord-Sud en coopération « sécuritaire » n’était pas totalement nouveau. « Le sommet de Charm el-Cheikh de mars 1996 avait fourni un précédent particulièrement éclairant : bien avant le 11 septembre, la lutte antiterroriste commençait déjà à devenir un langage commun permettant à des gouvernements aux légitimités politiques très différentes de coopérer dans la répression de leurs oppositions. Sous la présidence de leur hôte Hosni Moubarak, Bill Clinton, Boris Eltsine, les leaders européens, Yasser Arafat, et les chefs d’État arabes avaient, sous l’étendard d’une “coopération antiterroriste” Nord-Sud, porté sur les fonts baptismaux une surenchère autoritaire d’un nouveau type. Elle se fondait sur une matrice factuelle particulièrement biaisée et pernicieuse puisque, cimentée par la lutte contre “le fondamentalisme” (islamique) des uns, elle exonérait systématiquement les autres, à savoir les dominants israéliens et occidentaux aussi bien que leurs partenaires arabes les plus autoritaires, de leur propre “fondamentalisme”, c’est-à-dire de leur part de responsabilité, souvent essentielle, dans la gestation de cette violence.

Aux côtés des faucons américains alors en pleine invasion de l’Irak, avec le soutien quasi consensuel des Européens, les Israéliens entendaient faire condamner les premières réponses armées du Hamas, les Russes faire oublier leur inhumaine répression de la rébellion tchétchène. Les autocrates (les “Pinochets”) arabes cherchaient eux-mêmes à faire oublier les contradictions béantes de leur gouvernance qui se résumait alors souvent à bourrer d’une main leurs urnes et de l’autre leurs prisons. Les dominants de la planète vont ainsi se donner ce 13 mars 1996 un paravent commun pour masquer leur autoritarisme : ce sera “le fondamentalisme islamique” de ceux qui les contestent. Et ils vont décider, au nom des plus nobles valeurs universelles, de collaborer pour le combattre.

En 1996, cette alchimie de la promotion de la répression autoritaire au rang de remède universel n’était pas totalement nouvelle. Si la France pouvait se vanter d’avoir vendu aux militaires argentins et chiliens la recette de sa guerre contre-révolutionnaire en Algérie, les généraux algériens, qualifiés un temps de terroristes par les colonisateurs français et qui s’étaient empressés d’en faire autant à l’égard de la première vague électoralement victorieuse de leurs contestataires, avaient régulièrement “vendu” ensuite aux Occidentaux les méthodes brutales qu’ils avaient mises en œuvre contre ceux qui avaient osé démontrer dans les urnes l’ampleur de leur discrédit démocratique.

Au lendemain des printemps arabes cette fois, ce sera ensuite au tour des Émirats arabes unis mais également de l’Égypte et de l’Arabie saoudite de promouvoir avec un certain succès auprès des Occidentaux leurs autoritarismes musclés comme autant de “solutions” aussi bien à la résistance des Palestiniens qu’aux tensions nées en Europe de l’affirmation des populations de confession musulmane.

La preuve par Israël

Une autre dynamique, antérieure elle aussi au 11 septembre 2001, permet de parachever la description de cette collusion cimentée par la criminalisation consensuelle des oppositions labellisées « islamistes » : c’est la trajectoire des différents rapprochements arabo-israéliens. Tous les acteurs étatiques arabes, d’une manière ou d’une autre, vont y participer. Mais seuls certains d’entre eux le mèneront jusqu’au seuil ultime de la normalisation avec Tel Aviv. Cette convergence des autoritarismes n’a pas concerné que les gouvernants du Sud arabe. Elle a également touché certaines fractions des élites politiques menacées par l’affirmation islamiste. L’Algérie offre à cet égard un cas particulièrement intéressant et contrasté. Au terme de la « décennie noire », c’est-à-dire celle de la répression armée des vainqueurs du premier scrutin démocratique postérieur à l’indépendance, érigés par la doxa nationale et régionale en autant de « terroristes islamistes », la convergence des autoritarismes méditerranéens et la focalisation sur le « terrorisme islamique » va se manifester par un rapprochement longtemps impensable entre la « société civile » algérienne et son homologue israélienne.

Dans un pays où l’histoire de la guerre d’indépendance et le soutien à la cause palestinienne rendaient tout rapprochement avec Tel Aviv hautement improbable, l’émergence du Hamas « islamiste » va en effet brouiller toute rationalité. Quelques figures de pointe de la mouvance éradicatrice (dite « démocratique » par les médias dominants), poussées notamment par certains réseaux médiatiques français très proches du camp israélien, engagèrent ainsi dans le courant des années 1990 des contacts avec Israël. Ils débouchèrent sur la visite de Khalida M T, une figure de pointe de « la lutte anti-islamiste », un temps opposante verbale au pouvoir dont (avant de tomber brutalement en disgrâce et d’être un temps incarcérée) elle allait devenir l’indéboulonnable ministre de la Culture. Ce rapprochement culminera ensuite en 2000 avec la visite à Tel Aviv d’un groupe de journalistes de premier plan. Mais, dans le cas de l’Algérie, cette évolution demeurera sans lendemain.

Contrairement aux Émirats, au Maroc, ou à Bahreïn, que la parenthèse démocratique des printemps arabes va conforter dans une même hostilité à la popularité des courants islamistes, l’Algérie ne franchira jamais le pas de la normalisation. L’épisode révèle néanmoins jusqu’où pouvait conduire, au nom de la lutte contre « l’islamisme », la convergence de certains autoritarismes et de leurs soutiens.Le 11 septembre et le consensus répressif qu’il a fait naître ont sans doute retardé l’émancipation politique du Sud. Mais ils ne l’ont certainement pas interrompue, au contraire. Car la longue « guerre contre le terrorisme » aura aussi produit son propre paradoxe : en permettant aux puissances occidentales et à leurs alliés autoritaires du Sud d’affaiblir considérablement leurs adversaires pendant près d’un quart de siècle, elle a tout autant détruit la crédibilité du récit universaliste au nom duquel cette coopération était menée.

Ce sont les ultimes réminiscences de cette prétention universaliste que le 11 septembre 2001 puis le 7 octobre 2023 ont fait voler en éclats. Au terme de 25 années de « guerre contre la terreur », le « Sud global » ne semble donc pas avoir renoncé à ses aspirations d’indépendance et de bonne gouvernance. Il semble en revanche avoir cessé de croire que ces Occidentaux qui prétendaient les lui apporter étaient les mieux placés pour le faire.

Le 11 septembre et les 25 années de « guerre contre la terreur » auront donc peut-être différé la libération du Sud. Mais ils auront tout autant contribué, paradoxalement, à accélérer son irrépressible émancipation intellectuelle et idéologique vis-à-vis du Nord.