Le style n’est pas un accessoire de la jeunesse fasciste, mais une obsession, un élément fondamental de la vie, tout autant que les idées politiques. Pour écrire son livre Emmanuel Casajus a eu l’intelligence de le comprendre et de vivre avec les jeunes apprentis ratonneurs qui défraient désormais la chronique, un moment particulier de leur histoire, un entre-deux, le milieu des années 2010, ce moment où la victoire politique des aînés dédiabolisés du RN se dessine sans être acquise. Ce moment qui n’est déjà plus tout à fait la décennie précédente, celle des avant gardes fondatrices, identitaires ou soraliennes, où quelques militants déterminés, patients et inflexibles créent un univers culturel, médiatique, politique à partir de pas grand chose, en travaillant avec acharnement. Un moment qui cependant n’est pas encore celui que nous vivons aujourd’hui, où la radicalité violente fasciste devient mainstream, parce qu’utile au pouvoir. Emmanuel Casajus a donc connu le moment de la sociabilisation facile de jeunes gens généralement de la boourgeoisie bon teint, qui se lancent dans l’aventure en ayant immédiatement accès aux mythes et à la possibilité de se les approprier en vivant “comme des fascistes” leurs nuits de fête et leurs jours de réunion où paraître. Il a répondu à quelques unes de nos questions.
En tant que sociologue, tu adoptes un angle d’étude original en t’intéressant au style et à la violence de divers groupes politiques. Selon toi, la question de la mode et celle de la violence sont-elles importantes pour diffuser une idéologie ?
C’est particulièrement clair dans les milieux que j’ai étudié, où l’idéologie est imprégnée d’images esthétiques. Par exemple, les jeunes – et moins jeunes – que j’ai rencontré font sens cesse référence, dans les entretiens ou dans leur production graphique à des âges d’or fantasmés et mythifiés, et souvent guerriers, à des futurs non moins fantasmés et non moins guerriers.
Ces idéologies leur fournissent un support identitaire et esthétique, et cela vient se coupler à un style de vie (sport de combat, militantisme etc.) et à un style vestimentaire.
Pour autant, si ces phénomènes sont particulièrement clairs à l’extrême droite, et ont même été théorisés par certains de leurs intellectuels – Ernst Jünger, ou plus récemment Venner et de Benoit, on trouve des liens entre esthétique et politique ailleurs sur l’échiquier politique. Les exemples abondent à gauche, où certains auteurs et artistes ont tenté de lier esthétique et évolution. On peut penser à Sorel – qui a d’ailleurs glissé à droite, à Ernst Bloch, à l’École de Francfort, aux situationnistes etc. Plus récemment, les militants antifascistes ont mis en place une esthétique de la lutte, qu’on trouvait déjà dans les pans politisés du mouvements punks.
Je pense, même si c’est plus dur à démontrer, qu’il y a aussi une esthétique du libéralisme, dans la figure du self-made-man tout puissant.
Dans ton livre, tu dépeins des mouvements d’extrême droite radicale pour lesquels le militantisme se résume pour l’essentiel à des coups de force dans la rue ou à un « concours de bites » avec les milieux antifascistes. Avec l’installation du Rassemblement national comme force d’opposition principale à Macron et l’arrivée de l’extrême droite zemmourienne, ces bandes ne risquent-elles pas de s’être rencontré et de se structurer davantage ?
Quand j’effectue mon terrain, en 2015-2016, les jeunes d’extrême droite ne se voient pas aux portes du pouvoir. Dans leur quotidien, ils sont en effet obnubilés par des rivalités intergroupusculaires, rivalités qui s’incarnent dans une compétition pour le monopole de la violence et du style, et que l’expression que tu utilises résume bien.
Le FN au second tour est alors un lointain souvenir, et si les manifestations contre le mariage homosexuel les ont stimulés, elles les placent dans une position contestatrice, à rebours de
l’ordre du monde. Une position de perdant magnifique confortable, mais pas très sérieuse. Les succès récents de l’extrême droite électorale modifient profondément cette perspective. A
cela s’ajoute que pour une nouvelle génération de militants, les luttes internes et les divisions idéologiques sont perçues comme stériles.
Mais les dissolutions successives de Génération Identitaire et du Bastion Social ont également joué : Identitaires et Nationalistes Révolutionnaires se sont rapprochés. Notons d’ailleurs que
ces mouvements sont issus de la même matrice. Les Identitaires sont héritiers d’Unité Radicale, qui s’est créée suite à la fusion du GUD et Jeune Résistance. Si des différences idéologiques persistent entre ces mouvements, ils se comprennent bien.
D’après ce que tu as étudié, quelle est l’évolution de ces bandes depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir ? Jouissent-elles plus de libertés qu’avant, d’un
laisser-faire des préfectures, du regard bienveillant de certaines personnalités, comme sous le septennat de Valéry Giscad d’Estaing ?
D’une part, le gouvernement a mené, comme je l’ai dit, des dissolutions successives. Mais d’autre part, les membres de la majorité semblent prendre un certain plaisir à voir des militants humanistes ou de la France Insoumise menacés. Après les conflits sociaux mouvementés de ces dernières années, ils perçoivent ça comme un juste retour des choses.
Quitte à tenter des parallèles délicats, la situation m’évoque plus les années 1920 italiennes – toute proportion gardée -, quand la bourgeoisie conservatrice, craignant une révolution sociale, en appelait aux faisceaux de combat pour mater les mouvements sociaux et corriger les militants de gauche. Un aspect du problème est que les macronistes craignent l’arrivée prochaine de l’extrême droite au pouvoir, et ils veulent être du côté des vainqueurs.
Tu expliques que beaucoup de ces militants, parce qu’ils recherchent le style avant tout, « font semblant » d’écouter des conférences, de manier des concepts qu’ils ne maîtrisent pas ou de vendre des journaux. L’arrivée d’un parti d’extrême droite au pouvoir ne risquerait-elle pas de faire pousser des ailes à ces militants, qui arrêteraient alors de « faire semblant » ?
J’emprunte le concept de « faire-semblant » à Erwing Goffman. Le faire semblant, pour Goffman, est le fait d’imiter des actes et des comportements, afin d’occuper le rôle qu’on est censé jouer. Ainsi pour les militants d’extrême droite, agir en militant d’extrême droite, c’est jouer le rôle d’un militant d’extrême droite.
Ce qui est marquant, c’est que les intéressés avaient théorisé cette dimension surjouée du militantisme. A l’Action française, le terme utilisé pour désigner ce phénomène était la « représentation » – un terme très goffmanien, puisque Goffman fait un parallèle constant entre la vie quotidienne et le théâtre. Cette représentation – le fait de « performer l’Action française – devait se dérouler devant des éléments extérieurs. La bourgeoisie catholique dans une Manif pour Tous, ou des potentiels nouveaux membres lors d’une réunion de rentrée, par exemple. Il fallait que ce public voie l’Action française non telle qu’elle était, mais telle qu’ils l’avaient imaginé.
Tu as aussi étudié les milieux d’extrême gauche antifasciste avec lesquels tu notes des similitudes sur la question des modes et du style. En dehors de l’idéologie des deux groupes qui est évidemment aux antipodes, quelles sont les différences fondamentales que tu remarques ?Jusque dans les années 2000, la gauche conservait une vraie puissance contre-culturelle dans la rue grâce à divers groupes de musique (punk, ska, rap), une certaine mode vestimentaire (on peut penser aux catalogues « Goéland ») ou la vigueur de ses militants.
Selon toi, qu’est-ce qui a changé depuis ?
Il m’est difficile de répondre, puisque le mouvement antifasciste que j’ai connu, à la fin des années 2000 et jusqu’en 2012, ne voyait pas non plus l’extrême droite aux portes du pouvoir –
même s’il alertait sur son retour dans la rue. Aujourd’hui, une nouvelle génération de militants a repolitisé et ouvert le mouvement sur l’extérieur. C’est un phénomène nouveau, qui n’a pas d’exact équivalent à l’extrême droite.
Le sujet mériterait d’être creusé par une vraie étude mais il est possible d’avancer quelques pistes : les contre-cultures ont besoin de lieux pour exister et de soutiens institutionnels. Faute
de soutiens institutionnels, nombre de lieux qui permettaient à ces contre-culture de s’exprimer ont été fermés.
Enfin, ces courants musicaux ont peiné à se renouveler et ont été concurrencés par des mouvements culturels festifs et musicaux moins politisés (teuf, électro, etc.) Enfin, bon nombre de thématiques historiques de la contre-culture, empruntés à l’occultisme ou teintés d’orientalisme ont vu leur connotation politique droitière renforcée.
Les forces conservatrices – dont une certaine gauche proche du PS et du Printemps républicain – s’emploient en ce moment à diaboliser la gauche antifasciste, notamment la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, la qualifiant tour à tour de « gauche anti-républicaine », « islamo-gauchiste » ou « anarchiste ». Cet acharnement semble limiter le développement d’une force électorale de gauche en France, mais pire : il incite à la timidité idéologique de millions de personnes qui s’autocensurent. Comment la gauche pourrait-elle retrouver son aura dans la rue ? Et politiquement, comment faire ressurgir une gauche décomplexée à même de briser la machine infernale ?
Certaines personnalités médiatiques classées à gauche, mais qui laissaient les milieux militants indifférents, ont vu dans la montée de l’extrême droite la possibilité de se trouver un public et une reconnaissance. Cette carrière évoque celle de certains politiques de gauche de l’entre-deux guerre : seconds couteaux dans leur camp politique, ils ont espéré se distinguer en flirtant avec l’extrême droite et en collaborant. Quoiqu’ils en soient, ces personnalités – Éric Naulleau en est sans doute l’exemple le plus caricatural, mais on peut aussi citer Onfray, Enthoven ou Fourest, sont dans une recherche constante d’approbation par l’extrême droite, qu’ils obtiennent en tirant sur le camp politique dont ils sont supposés être issus. D’où leurs attaques constantes contre
LFI ou la NUPES.
Entretien réalisé par Noé Clectic
Emmanuel Casajus
Style et violence dans l’extrême droite radicale
Collection Cerf Patrimoines