De Christchurch à El Paso, le “Blanc” n’existe que par le sang.

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Le 3 août 2019, à El Paso au Texas Patrick Crusius a parcouru 1000 km, puis armé d’un AK 47, il a tiré dans un supermarché abattant 20 personnes, dont plusieurs enfants. Le jeune homme avait 21 ans, il était décrit comme plutôt solitaire et moqué au lycée où il allait précédemment. Il a laissé un manifeste de quelques pages, très ordonné, expliquant avoir agi contre le Grand Remplacement perpétré par les Mexicains.

Patrick Crusius n’était pas un Loup Solitaire. Brenton Tarrant, le tueur de Christchurch n’était pas un Loup Solitaire. Les tueurs djihadistes qui n’ont pas de liens matériels avec Daech ne sont pas des Loups Solitaires. Mais au contraire des tueurs parfaitement socialisés politiquement, mais une sociabilité fantôme, ou du moins perçue comme telle dans des sociétés où la révolution technologique est en cours, et où les critères utilisés pour définir la sociabilité “réelle” et la sociabilité ” virtuelle” sont totalement dépassés, accordant une essence de “réalité absolue” à la première et un caractère faible et illusoire à la seconde.

Patrick Crusius faisait réellement partie de la même organisation politique que Brenton Tarrant. La première ligne de son manifeste lui rend hommage comme à un frère et à un camarade dont il partage non seulement la vision du monde mais la méthode de lutte politique: le meurtre de masse qu’il considère comme une guerre impitoyable. De fait, le terme importe peu au regard des faits:les centaines de morts sont désormais abattus chaque année par des soldats d’une armée qui a les mêmes idéologues. Simplement c’est une armée qui n’a pas besoin de généraux, pas besoin de donneurs d’ordres pour les opérations concrètes. En Europe, aux Etats Unis, en Australie, des hommes, presque uniquement des hommes, qui fréquentent les mêmes sites, les mêmes forums, les mêmes cercles des réseaux sociaux décident un jour de tuer. Certains, peu nombreux, choisissent des cibles individuelles, comme l’homme qui a abattu une parlementaire britannique Joe Cox il y a quelques années, ou le néo-nazi qui a tué Walter Lubcke , un homme favorable à l’accueil des réfugiés il y a quelques mois. D’autres plus nombreux tuent en masse des cibles définies uniquement par leur race supposée.

Il est extrêmement simple de lister ce qui, dans la sphère mondialisée du suprémacisme blanc constitue les critères d’une socialisation politique collective globalisée.

D’abord l’idéologie. Tous les tueurs de masse se fondent sur un racisme absolu, qui l’est d’autant plus qu’il est arrivé au bout de la déshumanisation. Tarrant et Crusius insistent sur le fait qu’ils n’éprouvent pas de haine “personnelle” pour leurs cibles. Ces cibles sont considérées comme des virus, des insectes, qu’on doit éliminer pour préserver un corps sain qui, sinon, sera détruit irrémédiablement. La théorie du Grand Remplacement n’est pas seulement ce racisme qui pointe les immigrés et les descendants d’immigrés comme une population dangereuse à cause de sa religion, de ses terroristes, de ses délinquants. Comme le répètent ses idéologues, le point central du danger n’est pas sociologique ou politique, il est démographique. Le quantitatif pas le qualitatif, qui exigerait qu’on fasse une différence entre les pays d’origine, entre les cultures ou les religions, entre les individus. Le paradoxe apparent de la théorie est que la haine de l’Autre en tant qu’être humain semblable tient finalement un rôle très secondaire au regard de la dénonciation du Nombre. Et les tueurs comme Tarrant ou Crusius ne font que tirer les conséquences de la théorie. Il est absolument inutile de chercher des cibles particulières, des personnalités issues de la race supposée qui auraient commis des actes ou produit des discours particuliers. Il faut combattre le danger pour ce qu’il est, le Nombre et donc tuer un maximum, là où c’est possible. Pour les tueurs, la démarche est à peu près la même que celle visant à trouver les nids de guêpe, à les éradiquer par surprise, plutôt que se préoccuper de celle qui nous a piqués ou est entrée dans la maison. Et qui se préoccupe de tuer des enfants guêpes ou des larves de moustique ?

Cependant l’on ne peut comprendre les tueries et les tueurs sans un second point qui définit non pas, des Loups Solitaires, mais des êtres socialisés absolument, des individus qui eux-même se déshumanisent et finissent par se penser comme les unités d’un collectif totalitaire, bien que fantôme. Tous les tueurs d’extrême-droite comme tous les tueurs djihadistes sans lien physique avec Daech ont un comportement auto-destructeur. Ils sont prêts soit à mourir, soit à passer l’entièreté de leur vie en prison, et cependant c’est cet acte d’auto-destruction et de destruction en même temps qui leur semble le moyen , le seul moyen, d’accéder à l’Existence en tant qu’unités d’une communauté, les Vrais Musulmans ou les Vrais Blancs. Si le manifeste de Crusius est authentique, comme le pensent les autorités, il a une spécificité très éclairante: Tarrant, ou Breivik ne souhaitaient surtout pas faire état de leurs difficultés individuelles comme expliquant leurs actes. Crusius dit les choses clairement: il estime que la société dans laquelle il vit lui a enlevé la possibilité d’exister. Son monde quotidien lui semble envahi par les insectes étrangers et détruit par le “système” et la crise de l’environnement. Son avenir professionnel lui aurait été enlevé par l'”automatisation” et le métier qu’il voulait faire volé par les robots. La solitude, l’anomie, la destruction dans l’oeuf de son destin, tel semble le monde interne de Crusius. Tarrant mais aussi Breivik décrivaient en creux, cette errance solitaire préalable à la tuerie de masse, cette dérive de l’individu qui ne se sent pas exister, qui au fond, ne trouve nulle part la communauté blanche qu’il prétendra défendre contre l’envahisseur. Tout comme les tueurs de Daech “isolés” dans le monde physique n’ont jamais trouvé dans l’islam réel et quotidien l’oumma qu’ils prétendent défendre dans le sang. En réalité, la mort ou la prison à vie ne sont pas rédhibitoires aux yeux de ces tueurs, parce que le meurtre est le moment qui fait exister dans leur quotidien, la communauté qui n’avait pas assez de réalité, et qui les transforme en unités de cette communauté. A la torture de la solitude et de l’anomie, se substitue la fusion dans le sang, qui apportera la paix intérieure. Avant le meurtre, il y a un Américain, un Européen qui se sent étranger à sa propre vie. Ce qui est espéré du meurtre, c’est la métamorphose, devenir, enfin, un Blanc.

Evidemment, tout ceci est du ressort de l’hypothèse et de la projection en partie, mais c’est une piste à explorer absolument dès lors qu’on est face à des tueurs qui se comportent comme les plus fanatisés des agents des systèmes totalitaires fascistes ou staliniens, avec ce paradoxe apparent qu’ils n’auraient pas la rétribution sociale de l’appartenance à une armée réelle, à une organisation politique constituée et puissante.

Paradoxe qui n’existe que si l’on se réfère aux vieux modèles de sociabilité. Pour nous aussi, le “monde virtuel” est devenu très important quotidiennement, pour nous aussi les liens tissés par ce biais peuvent certains jours nous occuper plus que ceux du monde physique. En matière politique, le militantisme contemporain est de moins en moins vécu comme l’appartenance à une organisation centralisée et de plus en plus comme l’inscription dans des sphères virtuelles dont l’influence sur nos esprits est déterminante. La crise démocratique est aussi , pour toutes les tendances politiques, une désertion du vote, de la militance traditionnelle au profit de sociabilités “fantômes” parce qu’encore mal définies, et peu intégrées dans le fonctionnement légal et institutionnel des sociétés dans lesquelles nous vivons.

Ce que nous devons tenter comme hypothèse est dérangeant: en revenant dans le monde physique incarner une sociabilité construite ailleurs, les tueurs auraient d’une certaine manière, un temps d’avance sur nous. Ils se vivent, tous, comme les membres d’une communauté qui existe réellement: celle du néo-fascisme mondialisé. Une communauté où existent absolument tous les anciens modèles sociologiques de la sphère politique: les idéologues, d’abord et désormais ceux-ci sont européens et français. Là dessus, le manifeste supposé de Crusius est la continuité de celui de Tarrant: pour ces tueurs, la France est le modèle théorique, celui où des gens comme Renaud Camus et le Bloc identitaire ont compris le danger. Mais aussi la Mère Patrie originelle, le monde Blanc initial et inégalable, les Etats Unis et le reste de la sphère occidentale n’incarnant pas le “moment Blanc” de manière aussi pure que l’âge d’or prétendu de l’Europe, celui de l’avant décolonisation, pour résumer sommairement. Tarrant n’a pas été le premier à construire ce narratif, il l’a simplement exprimé de manière très synthétique et complète: mais les références au Bloc Identitaire, par exemple préexistaient chez certains tueurs de masse depuis quelques années. Tarrant est allé en Europe, et ce voyage décrit comme initiatique est un passage du virtuel au réel, une transition qui n’existait pas forcément chez les tueurs précédents. Une transition qui n’est pas forcément passée par les anciens modes de socialisation politique, c’est à dire la rencontre physique avec les mouvances intellectuelles et militantes de l’extrême-droite européennes. Tout simplement peut-être parce que ce besoin n’existait pas vraiment, au vu de l’intensité de la socialisation virtuelle. Crusius lui, franchit un nouveau cap théorique: il explique clairement dans son manifeste supposé que les européens blancs ont compris mais ne peuvent agir car la législation ne leur permet pas d’acquérir des armes. Il synthétise ainsi un mouvement de fond entamé il y a quelques années sur les réseaux mondiaux du suprémacisme blanc: au début des années 2010, les jeunes Européens découvraient les précurseurs américains de l’extrême-droite violente, notamment par la traduction de classiques comme les Turner Diaries, un univers exaltant la création de petites unités armées agissant de manière autonome pour la sauvegarde de la race blanche. Le modèle théorique venait des Etats Unis. Le mouvement s’est inversé et ce sont des théoriciens et des groupes européens qui sont désormais la référence des jeunes tueurs, ceux-ci estimant que leur rôle, grâce à la législation américaine qui leur permet de s’armer est d’être les soldats des idéologues européens.

Mais la sociabilité virtuelle n’est évidemment pas constituée par la seule lecture d’idéologues. C’est en ce sens que Renaud Camus n’a pas tort, subjectivement, lorsqu’il explique qu’il n’est pas responsable de ce que font les tueurs. En effet, le vieux théoricien n’a effectivement pas vraiment de lien concret avec la masse qui s’inspire de lui, et n’a sans doute jamais envisagé la possibilité d’interagir vraiment avec cette sphère mondialisée qui a tiré les conséquences de ses réflexions. Lui est un ancien aux méthodes un peu surannées et c’est pour cette raison qu’il a lancé une pathétique initiative électorale aux dernières élections européennes, initiative qui n’a suscité quasiment aucun intérêt et qui a connu un épisode significatif: ayant embauché une jeune activiste raciste, Renaud Camus a reculé avec horreur et renoncé devant le visage incarné de sa théorie, une jeune fille qui traçait des croix gammées dans le sable pour son anniversaire, une jeune néo-nazie qui, elle ne voyait aucun mal à faire le lien entre le vieux fascisme génocidaire et le nouveau.

C’est cette communauté là dont il est question: celle d’une génération de jeunes fascistes qui a explosé les limites définies par l’extrême-droite européenne et même américaine. Depuis quinze ans, en effet, partout où les forces d’extrême-droite prennent le pouvoir ou constituent une part importante du champ politique, elles prétendent ne pas avoir de liens avec le nazisme et le fascisme originel, et que le rappel de l’histoire ne serait qu’un moyen de les condamner à peu de frais. Bien sûr ce discours public est sans arrêt contredit par la “révélation” de parcours de jeunesse, de discours tenus en privé, de connexions avec des mouvements néo-nazis. Il n’en reste pas moins que le discours public a son importance, parce que même comme mensonge, il traduit chez les leaders actuels de l’extrême-droite institutionnalisée la croyance dans la nécessité du mensonge. Ce n’est pas rien, que ce rapport contradictoire au fascisme historique, car cela reste une digue, quelque chose qui entrave certaines pratiques meurtrières immédiates. Le Front National ne lance pas ouvertement ses troupes dans des pogroms de rue ce qu’assumait parfaitement un parti comme Aube Dorée, qui ne niait pas son lien avec le nazisme et le fascisme. De même le Front National n’assume pas ouvertement un discours négationniste sur le génocide et prétend au contraire être du côté de ses victimes.

Mais rien de tel n’existe dans la communauté Blanche meurtrière. Celle des jeunes tueurs. Avec une ironie certaine, Tarrant expliquait qu’il n’était pas néo-nazi, car le nazisme n’était pas possible aujourd’hui. Et l’une des choses à faire absolument avec la nouvelle commununauté mondiale néo-fasciste, c’est de prendre l’ironie et l’humour très, très au sérieux. Tarrant ne disait pas que le nazisme n’était pas souhaitable, il disait qu’il était impossible aujourd’hui. Pas en tant que fin, pas en tant que projet de société raciste et génocidaire, en tant que structure organisée comme parti et armée pour la conquête d’un pouvoir centralisé.

Le mouvement politique néo-fasciste actuel ne peut être saisi que si l’on comprend ce caractère fondamental et constituant: la décentralisation, l’absence de sommet de la pyramide et en contraste, la construction de mille trous noirs qui fonctionnent en réseaux fantômes. Les millions de gens qui fréquentent les forums et les murs où les tueurs se forment et se construisent n’ont aucune intention d’aller s’engager dans un mouvement classique car la plupart sont déjà dans un mouvement: celui qui effectue des opérations de propagande à très grande échelle, transmettant les idéologies, les rumeurs, les théories conspirationnistes à la manière de fourmis un peu libertaires, choisissant de diffuser ou non les campagnes des groupes organisés, de s’alimenter à la source de médias pilotés par une dictature ou une autre, par un idéologue ou un autre, construisant leur modèle individuel à partir de morceaux choisis ici ou là. Leur rapport aux fascismes historiques a la même volatilité apparente, certains choisissant d’assumer ses crimes et de les glorifier, d’autres de les nier ou de les relativiser dans le ricanement le plus amoral possible. Le nihilisme “comique” est d’ailleurs constitutif du néo-fascisme contemporain qui déshumanise les victimes des génocides et des crimes contre l’humanité passés ou présents en les transformant en sujet de blagues, ou de mêmes, à coup de photos truquées et de montages parfaitement visibles, de chansons, de vidéos virales. Là dessus, en France, Dieudonné ne fut jamais que le précurseur de cette tendance. Il n’y a plus tellement besoin de centre de formation pour les tueurs comme il en existe dans les armées des dictateurs, comme il en a existé pendant la guerre d’Algérie, comme il en a existé pour Al Qaeda et pour certains tueurs du Daech originel. Le degré de déshumanisation nécessaire pour passer au crime de masse se construit collectivement, et les tueurs sont finalement ceux qui ont le mieux intégré ce lavage de cerveau en partie auto-géré, qui fait des cibles du racisme et de l’antisémitisme des insectes comiques et/ou répugnants à écraser avec plaisir et en riant. D’ailleurs après chaque tuerie de masse, les forums et les millions de murs Facebook ou de profils Twitter de l’internationale brune la transforment en objet de dérision autant que d’imitation et d’admiration.

Cependant, il serait complètement faux de penser le néo-fascisme contemporain comme une sphère de contre-culture, antagoniste à tous les pouvoirs traditionnels. Cela, c’est la manière dont cette communauté fantôme se vit. Rebelle et anti-conformiste absolue, “croupissant dans les bunkers de l’isolement”, comme le disait une chanson antifasciste des Béruriers Noirs, et parmi les faux semblants et les retournements de sens qui existent dans cette mouvance, celui-ci est fondamental. “Le fascisme d’hier reviendra sous couvert d’antifascisme”, le ” nazislamisme”, “le féminazisme”, ” Le nazisme était un complot Juif” et autres proverbes ou néologismes propres à l’univers mondial de la nouvelle internationale brune traduisent cette croyance qu’il faut encore une fois prendre très au sérieux, car elle est notamment la souffrance qui pousse les tueurs à l’acte, cette vision de soi même en chevalier déchu d’une société qui ne le reconnait pas comme combattant du véritable Bien. Contrairement aux idéologues bien installés dans la vie publique de leur temps, contrairement aux politiciens cyniques qui accèdent au pouvoir politique, les jeunes néo-nazis, les sympathisants, les âmes perdues et obsessionnelles de l’internet mondial se vivent vraiment comme les véritables victimes, d’où cette jalousie terrible envers leurs cibles, les victimes du racisme, du sexisme, de l’homophobie ou de l’antisémitisme dont on dénonce sans cesse le fait qu’elles soient “reconnues”.

Mais la souffrance liée au sentiment de solitude politique découlent évidemment d’une illusion. Dans le monde réel, jamais leurs théories et leur souhaits ne se sont autant traduits par des actes. Dans le réel, des centaines de milliers d’hommes et de femmes se noient dans la Méditerranée, croupissent dans des camps d’internement, sont avalés par la machine à broyer de l’humain, ce qui est appelé pudiquement la “politique migratoire”. Dans le réel, en Pologne, il y a désormais des autocollants ” interdits aux LGBT” sur certains commerces, dans le réel, l’antisémitisme explose et les personnes juives sont en insécurité partout en Occident, et l’antisémitisme est cette idéologie qui réconcilie dans le sang, le néo-nazi qui attaque une synagogue et le jeune djihadiste que le premier déteste. Dans le réel, l’extrême-droite est au pouvoir aux Etats-Unis, en Italie, en Pologne, en Israël, au Brésil, en Russie, et inter-agit avec d’autres types de pouvoir fascisant en Syrie ou ailleurs.

Face à cette prise du pouvoir effective, les liens entre la communauté Blanche fantôme et les pouvoirs plus institutionnels peuvent être comparés à ceux d’une famille où l’adolescent en colère critique la cuisine à chaque repas tout en s’en nourrissant abondamment. Pour les jeunes tueurs, comme pour la mouvance dans laquelle ils baignent, l’extrême-droite classique est ce parent qui n’ose pas, ce modéré insupportable qui est en même temps un modèle. Une source d’espoir car tous les succès électoraux des dirigeants d’extrême droite sont interprétés comme la preuve que le peuple est massivement d’accord avec la fraction la plus radicale. Dans l’esprit des jeunes assassins en devenir, le “peuple blanc” vote pour une offensive raciste beaucoup plus dure que celle qui est pratiquée par les politiciens classiques, et lorsque ces politiciens échouent, c’est parce que justement leur “modération” décourage les peuples et les affadit. Dans les faits, beaucoup d’entre eux peuvent se mobiliser quand même pour faire élire un dirigeant d’extrême-droite ou le défendre face au reste du champ politique, et certains d’entre eux évoluent d’ailleurs vers des formes plus institutionnelles et classiques de l’engagement politique, avec enthousiasme ou désillusion et sentiment de faire le minimum syndical.

Quant à l’extrême-droite institutionnelle, elle a un rapport double vis à vis de cette mouvance, toujours inspiré par cette croyance du “mensonge nécessaire” quant à ses véritables objectifs. De Trump à Le Pen, tous condamnent les meurtres de masse, naturellement…tout en affirmant qu’ils sont la conséquence de ce que les tueurs dénoncent, le Grand Remplacement. Détruisons les immigrés, persécutons les, laissons-les mourir, enfermons les, faisons les disparaître de nos territoires, méfions nous de leurs descendants qui ne sont pas des Nôtres, disputons le pouvoir aux Elites “cosmopolites” qui existent réellement…et en exauçant les voeux des tueurs, mais légalement, nous empêcherons qu’ils les exaucent eux même. Voilà ce que dit l’extrême-droite légale, celle que de dangereux imbéciles qui se pensent experts ont déclaré ‘dédiabolisée” en France depuis des années. Au ” Je” halluciné,sanglant et auto-destructeur du tueur fasciste répond le “Nous” parfaitement rationnel dans sa monstruosité de l’extrême droite intégrée et triomphante en Occident.

Alors que dire et que faire ? C’est là où après avoir écrit des pages et des pages sur l’assassin qui a tué il y a moins de 24 heures, des innocents, l’on est pris d’un doute, en tant que militante antifasciste. Là où brusquement réapparait notre propre Je, totalement impuissant face à la Communauté Fantôme et à l’extrême-droite organisée, là aussi où ce doute doit être exprimé: ne réalise-t-on pas les voeux du tueur en parlant de lui, alors que c’est la vie de ses victimes que l’on devrait évoquer, une par une, d’autant plus si soi-même, métèque et gauchiste, l’on est la cible déshumanisée de ces assassins. Fallait-il même se soumettre et lire un manifeste encore une fois ?

Oui, parce que contrairement à ce qu’ils disent, les Tueurs ne sont pas séparés de nous par une frontière infranchissable. Et Patrick Crusius dans ce qu’il dit de lui même, encore moins que d’autres.
Un jeune homme qui ne se voyait aucun destin, étranger à son environnement immédiat, qu’il percevait comme totalement hostile. Un jeune homme qui dénonce la consommation sans but, le chômage auquel il se sent condamné, la destruction de la planète. Un jeune homme à ce point schizophrène politique qu’il exalte la civilisation blanche tout en se vivant comme le “nouvel Amérindien”, c’est à dire la victime d’un génocide perpétué par cette même civilisation qu’il définit comme parfaite avant l’arrivée des “envahisseurs”.

Patrick Cruisius est un terroriste et un assassin, et désormais il ne sera plus que cela, comme Tarrant, comme Breivik. Il s’est fait arrêter sans se faire tuer et parle aux enquêteurs. Pour longtemps, très longtemps, il se vivra comme celui qui s’est réalisé pleinement, et ne quittera pas son identité meurtrière, pas plus que Dylan Roof qui ne souhaitait surtout pas être déclaré irresponsable de son acte et fou après avoir commis un massacre dans une Eglise de Louisiane. Même le risque de la peine de mort lui paraissait moins destructeur qu’être dépossédé de son crime, qui lui avait permis d’accéder à l’Existence.

Mais il y a à l’heure actuelle, sur les réseaux de la Communauté Fantôme, des centaines de milliers de jeunes gens ou moins jeunes qui ne sont pas encore le Tueur, mais simplement des êtres tranchés en deux, doublement socialisés. D’un côté, ils sont ces fascistes organisés mondialement, en contact permanent comme jamais avant dans l’histoire, avec des centaines de milliers de semblables, vivant l’essentiel de leurs émotions et de leurs liens en ligne, troupes d’appoint de l’extrême-droite institutionnelle, soldats perdus si l’on veut mais soldats quand même. De l’autre côté, lorsqu’ils déconnectent, ils sont aussi ces errants du capitalisme, de la destruction des droits sociaux, de l’urgence climatique, de l’anomie dominante dans nos sociétés.

Et empêcher les nouvelles tueries passe par refuser la frontière de la déshumanisation qu’ils veulent créer. Comprendre ce qui transforme un jeune occidental en souffrance, en Blanc assassin. C’est en réalité impossible tant les causes sont multiples: l’existence de la propagande d’Etats dictatoriaux et de forces politiques traditionnelles, l’existence de cette sphère de la Communauté Fantôme mondialisée, une internationale fasciste qui n’a plus besoin de chefs suprêmes, autrement que comme figures de Mêmes répétés mille fois, qui a , avec ses propres théories et sa propre mémoire, un rapport ricanant et désinvolte.

Mais il faut continuer à essayer de comprendre. Ne jamais déshumaniser, ne jamais voir des Monstres, ni en eux, ni dans les jeunes djihadistes. Ils sont responsables et coupables, militants politiques et terroristes efficaces. Fascistes aboutis. Mais ils ne sont pas des Etrangers à nos sociétés, pas plus que les jeunes djihadistes. Simplement la forme aigue de phénomènes sociaux et politiques globaux et parfaitement supportés et encouragés dans nos démocraties en crise, où des leaders comme Trump, Orban ou Bolsonaro ont des projets politiques qui tuent autant que le font les Tueurs, où même des gouvernements qui se disent opposés à l’extrême-droite appliquent aujourd’hui vis à vis des migrants les programmes qui étaient ceux des fractions les plus radicales de l’extrême-droite d’il y a vingt ans.

Ne pas déshumaniser les Tueurs en treillis, ne jamais dédiaboliser l’extrême-droite en cravate et ceux qui l’imitent.
Et les seules larmes qui ne feront pas de nous des crocodiles sont celles qui coulent pour les victimes d’El Paso et de Christchurch, et pour celles des victimes dont le tueur ne s’appelle pas Méditerranée mais politique migratoire organisée.

Aux victimes du tueur, parmi lesquelles:
Sara Esther Regalado
Adolfo Cerros Hernández
Jorge Calvillo García.
Elsa Mendoza de la Mora.
Gloria Irma Márquez
María Eugenia Legarreta Rothe
Ivan Filiberto Manzano
Mario de Alba
Arturo Benavides
Andre Anchondo
Jordan Anchondo
Toutes ne sont pas encore identifiées, et certaines, blessées gravement, sont entre la vie et la mort. Leurs noms et leurs histoires sont publiées notamment ici au fur et à mesure.

PrecairE, antiracistE