Lorsque Samuel Paty a été assassiné, je travaillais comme précaire de l’Éducation nationale, assistante d’élèves en situation de handicap.
J’ai aujourd’hui beaucoup de mal à me remémorer cette période sans m’effondrer psychologiquement. Elle a été une période extrêmement difficile de ma vie, mais aussi de celle des personnels de l’Éducation nationale, et plus encore de celles et ceux qui n’ont aucune reconnaissance sociale, qui ne sont pas professeurs et qui sont également sous-payés et maltraités.
À cette époque nous étions en pleine pandémie et en plein dans sa gestion catastrophique.
L’école était l’un des seuls services publics où le tout numérique n’avait pas remplacé l’humain. Nous avions repris le travail dans des conditions épouvantables dès la fin du premier confinement.
Les consignes changeaient sans cesse. Les protocoles sanitaires arrivaient tard et étaient modifiés toutes les semaines. Le ministre Jean-Michel Blanquer annonçait souvent les nouvelles règles sur Twitter avant même que les personnels ne les découvrent par leur hiérarchie.
Les journées étaient interminables. Nous avions peur d’attraper une maladie dont nous ne connaissions pas encore tous les dangers. Les parents étaient eux-mêmes épuisés et inquiets. Leur colère se tournait souvent vers nous. Certains nous reprochaient d’imposer le masque aux enfants. D’autres nous reprochaient de ne pas le faire respecter suffisamment. Certains nous reprochaient d’être malades et de ne pas venir travailler. D’autres nous reprochaient au contraire de venir travailler alors que nous l’étions peut-être. Certains nous trouvaient trop prudents. D’autres pas assez.
Mais la pression ne s’arrêtait pas lorsque nous quittions l’école.
Le soir, lorsque nous rentrions chez nous, enfermés à cause des confinements, nous retrouvions sur internet un autre monde hostile. Des articles de la presse mainstream, des commentaires sur les réseaux sociaux, des vidéos reprochaient à l’Éducation nationale, et surtout à ses salariés, de ne pas gérer correctement la situation pandémique.
Les arguments invoqués étaient souvent tout et leur contraire.
Certains affirmaient que l’école mettait les enfants en danger en restant ouverte. D’autres reprochaient aux enseignants de ne pas travailler suffisamment. Quoi que nous fassions, nous étions coupables.
Notre vie était devenue un cauchemar.
Nous étions obligés de travailler au milieu d’autres êtres humains, notamment des enfants particulièrement contagieux, mais nous devions rentrer chez nous et nous enfermer à 18 heures comme si le virus n’existait qu’à certaines heures.
À cette époque j’avais une expression pour parler de toutes les personnes en télétravail. Je les appelais les planqués de l’arrière. C’est dans cette ambiance que l’assassinat de Samuel Paty est survenu.
Une ambiance de fatigue extrême, d’angoisse permanente et de confusion générale.
Nous avons eu peur. Vraiment peur. Je ne peux pas le cacher. À ce moment-là, la première chose que je me suis dite, c’est que peut-être les parents musulmans nous détestaient et ne confiaient leurs enfants à l’école publique que parce qu’ils n’avaient pas le choix.
Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé cela. Je n’étais qu’une modeste assistante d’élèves en situation de handicap. Mais cette idée m’a traversé. Elle m’a plongée dans une immense tristesse. Et dans des pensées sombres , absurdes et paranoìaques pwndant un temps . Et contradictoires de surcroît.
Parmi les précaires de l’Éducation nationale, nous sommes nombreux à être musulmans ou issus de l’immigration musulmane. Depuis les attentats, une menace plane au-dessus de nos têtes. Le signalement. Un signalement peut intervenir n’importe quand. Il suffit de peu de choses. Bien souvent c’est la parole d’un adulte contre celle d’un enfant.
Ce système fait planer une terreur sourde sur les parents musulmans mais aussi sur les personnels musulmans de l’Éducation nationale. Je l’ai ressenti très fortement le matin de la rentrée où devait avoir lieu la minute de silence pour Samuel Paty. Tout avait été encadré de manière quasi militaire. La minute de silence devait avoir lieu à la même heure dans toutes les écoles. Le contenu de l’hommage était lui aussi strictement défini.
Mais je travaillais avec des élèves en situation de handicap. Certains avaient des troubles du comportement. D’autres réagissaient très fortement au stress. Je laisse chacun imaginer ce que peut signifier pour ces enfants une minute de silence pour une mort violentw.
À l’Éducation nationale pourtant, on ne pose pas de questions. On obéit.
Après cet événement, les professeurs ont progressivement perdu toute liberté pédagogique.
Les hommages sont devenus des exercices tout faits.
En élémentaire, ce que retenaient les élèves, c’est qu’on allait colorier le drapeau français. C’est tout.
Quant à l’événement lui-même, ils écoutaient sagement, sans en retenir grand-chose. Un de mes derniers souvenirs à l’Éducation nationale concerne une autre minute de silence organisée après la mort violente d’un professeur. L’instituteur avec qui je travaillais eut l’idée de demander aux élèves de CM2 s’ils se souvenaient d’autres minutes de silence. Nous pensions qu’ils parleraient de Samuel Paty.
Aucun élève n’en parla.
Tous se souvenaient en revanche de la minute de silence organisée pour Jacques Chirac.en 2019. Nous avons ri plus tard, par autodérision. De nos pauvres vies de salariés modestes.
Lorsqu’arrive un événement tragique comme la mort d’un collègue, c’est évidemment d’abord la mort d’un collègue. On ne peut extirper de soi ce lien que l’on a en passant ses journées de huit heures à dix-huit heures avec des êtres humains qui ont la même fonction que nous. Quelles que soient par ailleurs leurs opinions politiques ou religieuses. L’humanité commune et le partage des journées créent quelque chose.
Je ne suis pas allé au procès d’Abdelhakim Sefrioui. J’y comptais pourtant. J’ai essayé de me persuader qu’il y avait peut-être un espoir. En réalité je n’en ai eu aucun depuis le départ. Je savais que tous les éléments de fait pourraient être apportés. Mais je savais aussi qu’il ne s’agissait pas seulement de juger une affaire. Il s’agissait d’écrire une histoire. Dire que les musulmans avaient eu tort. Dire qu’ils étaient tous plus ou moins coupables. En condamnant un homme.
Abdelhakim Sefrioui, militant contre l’islamiophobie a été condamné à quinze ans de réclusion criminelle après son procès en appel. Pourtant les faits sont connus.
Le meurtrier n’avait jamais vu les contenus publiés par Abdelhakim Sefrioui.
Il avait pris sa décision avant même que ces contenus ne soient diffusés.
Avant l’assassinat de Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui était déjà sous surveillance.
Rien n’avait justifié l’intervention de l’antiterrorisme.
Voilà pour les faits. Je n’ai jamais rencontrè Abdelhakim . Mais tous les militants de la place parisienne savent que c’ètait quelqu’un qui luttait depuis des annèes avec les mots et les manifs . Même ses adversaires politiqies de l’èpoque et je crois qu’on a tous le devoir de le dire . Tous qui ètions là dans les annèes 2010 .
Mais il ne s’agissait pas seulement des faits. S’il s’agissait vraiment de justice, alors de nombreux militants d’extrême droite qui appellent à la remigration ou à des violences contre les immigrés seraient aujourd’hui en prison après des meurtres racistes ou des agressions très graves.
Ce n’est pas le cas.
La conclusion est donc vite tirée. Je l’avais d’ailleurs écrit avec François Burgat dans un texte après le premier procès. Mais voir cette réalité en face est plus difficile. On cherche des arguments. On cherche quoi dire. Et puis on ne trouve rien. Qu’un mur. Le mur de l’injustice.
Il y a aussi ce que j’appellerais l’incommunicabilité des expériences contradictoires.
C’est sans doute ce que ressentent beaucoup d’entre nous, musulmans et musulmanes salariés au sein de l’Éducation nationale.
Nous ne pouvons pas parler aux autres musulmans de la réalité de ce qu’est l’école au quotidien. Nous ne pouvons pas dire que malgré les lois islamophobes, malgré la violence politique du moment, notre quotidien avec les enfants est aussi fait d’attention, de petits gestes, parfois de petites désobéissances. Il ne doit nous en être donné aucune gloire. Mais elles existent.
Nous ne pouvons pas non plus dire que les enfants sont heureux avec nous. Parce que beaucoup de parents, musulmans ou non, ne sont pas persuadés que leurs enfants soient heureux à l’école. C’est justifiè, souvent , mais pas toute la journèe
De l’autre côté, nous ne pouvons pas non plus parler à nos collègues. Comme une grande partie de la société française, ils sont pour beaucoup frappés par une propagande islamophobe de plus en plus forte et de plus en plus délirante. Je l’ai constaté après le 7 octobre et après le début du génocide à Gaza.
Des collègues que je trouvais jusqu’ici sympathiques, attentifs aux élèves, compétents dans leur métier, se sont persuadés que les musulmans n’étaient pas exactement des êtres humains et que ce qui se passait à Gaza était une riposte légitime.
Cette incommunicabilité conduit beaucoup d’entre nous à se sentir étrangers partout où ils vont.
Étrangers et enfermés dans une situation inextricable.
Pour celles et ceux d’entre nous qui sont musulmans s’ajoutent encore d’autres contraintes : l’impossibilité de porter le hijab, la gêne pendant le Ramadan lorsque tout le monde observe si nous sommes fatigués et si nous faisons correctement notre travail.
Et surtout une chose : lorsque nous faisons bien notre travail, lorsque nous le faisons aussi parce que nous avons des valeurs musulmanes, il ne nous en sera jamais fait crédit.
Nous sommes censés être des êtres neutres dont on a extirpé l’islam.
J’ai quitté l’Éducation nationale il y a deux ans. Je l’ai quittée à contre-cœur. Parce que j’aimais travailler avec les enfants. Mais il ne m’ était plus possible d’y travailler en étant musulmane.
C’est de tout cela que j’aurais aimé parler à Abdelhakim Sefrioui. Mais il est en prison. Condamné à quinze ans pour avoir été militant antiraciste contre l’islamophobie.
Je sais ce qu’il m’aurait répondu.. c’est un militant.
Il m’aurait regardée et il m’aurait dit :
« Et alors, que comptes-tu faire ? »
Je fais ce qui est logique dans cette situation d’injustice. Une injustice qui est la sienne. Mais aussi celle de tous les militants contre l’islamophobie.
Ils savent désormais que s’ils se mobilisent contre une injustice et que des événements tragiques ont lieu ensuite, même sans aucun rôle matériel et sans aucune influence sur leur déroulement, ils pourront aller croupir quinze ans en prison. Dans l’indifférence la plus grande. Et être considérés comme les complices d’un meurtrier.
Je suis aujourd’hui militante contre l’islamophobie. Minuscule. Toujours précaire. Toujours sans importance. Mais il y a toujours une suite. Toujours une transmission.
Et c’est peut-être la seule leçon à tirer de tout cela.
