Aurore Bergé: traquer le prétendu « nouvel antisémitisme » , réhabiliter l’ancien

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La théorie du « Grand Remplacement » est une théorie raciste dont la généalogie est profondément antisémite. Ce n’est pas une accusation polémique, mais une histoire largement documentée par les chercheurs qui travaillent sur les extrêmes droites, le suprémacisme blanc et l’antisémitisme.Le remplacement des populations blanches n’a pas d’abord été pensé comme un simple phénomène démographique. Dans une part importante de cette tradition idéologique, il est présenté comme le résultat d’une volonté politique : quelqu’un organiserait l’immigration, encouragerait le métissage, détruirait les frontières et travaillerait à la disparition des peuples blancs.

Et pendant très longtemps, ce quelqu’un a porté un nom : les Juifs. C’est ce qui rend les déclarations d’Aurore Bergé particulièrement sidérantes.

Le 10 septembre 2026, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations explique que le « Grand Remplacement » relève de la « liberté d’expression ». La veille, sur CNews, elle avait refusé à plusieurs reprises de qualifier cette théorie de raciste. Sur Franceinfo, elle précise que cette théorie serait « mensongère », « fausse factuellement », qu’elle « attise les peurs », mais que chacun aurait néanmoins « le droit de défendre cette idée-là ». La qualifier de raciste reviendrait, selon elle, à dire « qu’on n’a pas le droit d’en débattre ».[1]

Il fallait oser, car Aurore Bergé est aussi celle qui, depuis plusieurs années, réclame d’élargir toujours davantage ce qui doit être reconnu et poursuivi comme antisémite.Elle affirme que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme », soutient la création de nouvelles infractions destinées à en poursuivre les « formes renouvelées » et souhaite sortir les infractions antisémites et racistes du droit de la presse, notamment parce que les y maintenir pourrait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ».[2]

La contradiction est presque parfaite.Lorsqu’il s’agit d’antisionisme, Aurore Bergé demande d’aller voir derrière les mots, les ambiguïtés, les sous-entendus, les discours politiques, et de rechercher ce qu’ils pourraient dissimuler. Lorsqu’il s’agit d’une théorie dont l’histoire traverse plus d’un siècle de nationalisme antisémite, de racialisme européen, de néonazisme et de suprémacisme blanc, elle découvre soudain les vertus de la liberté d’expression.Il ne s’agit pas de réclamer l’interdiction d’évoquer un prétendu « Grand Remplacement », ni de demander que toute personne qui reprend cette expression soit poursuivie, mais il faut regarder d’où viennent les mots et ce qu’ils transportent avec eux.

Avant le « Grand Remplacement »

Renaud Camus a donné au « Grand Remplacement » son nom contemporain et une redoutable efficacité politique. Il n’a inventé ni la hantise du remplacement racial, ni celle de la disparition des peuples européens, ni l’idée selon laquelle des forces intérieures travailleraient à cette disparition. Cette histoire est beaucoup plus ancienne.Chez Maurice Barrès, la nation se construit autour de l’enracinement, de la continuité et de l’héritage, avec en face la figure du déraciné. Pendant l’affaire Dreyfus, cette conception de la nation se lie directement à l’antisémitisme.

Charles Maurras pousse beaucoup plus loin cette représentation. La nation devient un corps menacé de l’intérieur, et dans son système des « quatre États confédérés », Juifs, protestants, francs-maçons et « métèques » apparaissent comme autant de puissances étrangères travaillant contre la France.On retrouve déjà là une représentation qui traversera ensuite une grande partie de l’histoire de l’extrême droite : un peuple enraciné dont la continuité serait menacée par des éléments venus de l’extérieur, mais aussi par des forces installées à l’intérieur même de la nation et accusées de travailler à sa dissolution.

Au XXe siècle, cette vision se racialise encore.

René Binet est ici un personnage essentiel. Ancien trotskiste devenu Waffen-SS, il développe dès l’après-guerre une conception dans laquelle l’immigration extra-européenne et le métissage doivent conduire à la disparition biologique des Européens. Et il désigne les responsables : les Juifs. L’historien Nicolas Lebourg résume sa pensée ainsi : « les juifs veulent détruire l’Europe par l’immigration, en y “important” des peuples non européens ». L’immigration serait « le dernier plan de domination du judaïsme ».[3]

Nous sommes à la fin des années 1940, et l’essentiel du scénario est déjà présent : une population blanche menacée de disparition, des populations non européennes introduites sur son territoire, le métissage utilisé comme arme et les Juifs désignés comme organisateurs du processus.

Le « génocide blanc »

De l’autre côté de l’Atlantique, cette construction trouve un autre terrain dans les milieux néonazis et suprémacistes blancs américains, où se développe la théorie du « white genocide », le « génocide blanc ».L’immigration, les mariages mixtes, l’intégration raciale ou le multiculturalisme y sont présentés comme autant d’instruments destinés à provoquer la disparition de la population blanche. Là encore, cette disparition annoncée ne serait pas le résultat de transformations sociales ou démographiques, mais d’un processus organisé, et dans une part importante de cet univers idéologique, ceux qui l’organiseraient seraient les Juifs.[4]

Une circulation permanente

Les Blancs deviennent ainsi les victimes supposées, les populations non blanches celles qui les remplaceraient, l’immigration et le métissage les instruments du processus, tandis que les Juifs seraient ceux qui l’auraient conçu et organisé. C’est en ce sens que l’antisémitisme occupe une place particulière dans la théorie du grand remplacement. Le racisme désigne ceux qui remplaceraient, tandis que l’antisémitisme désigne ceux qui seraient derrière le remplacement. Cette articulation permet aussi de comprendre pourquoi un même imaginaire peut conduire à assassiner des Noirs, des Latinos, des musulmans ou des Juifs.

Il n’existe pas d’un côté une histoire américaine et de l’autre une histoire européenne qui se seraient développées séparément. Les idées circulent. Les racialistes européens nourrissent le suprémacisme blanc américain, la Nouvelle Droite française voyage, le contre-jihadisme traverse l’Atlantique, l’alt-right américaine lit les Identitaires. Les mouvements se regardent, se traduisent, se rencontrent et parfois se financent.Le « Grand Remplacement » naît aussi de cette circulation.

D’ailleurs même entre les français, Binet et Camus, l’histoire ne s’interrompt pas. Dans les années 1960, un des héritiers directs de Binet, Dominique Venner participe à sa recomposition. Autour d’Europe-Action, qu’il fonde en 1963, se développe un racialisme européen obsédé par le métissage, l’immigration et la disparition biologique des populations blanches. L’antisémitisme n’est nullement absent de ce milieu : la revue accueille notamment favorablement les écrits de Paul Rassinier, l’un des pionniers français du négationnisme. Mais le centre du récit se déplace progressivement vers la défense d’une « nation blanche » menacée de disparition.
Un demi-siècle plus tard, Venner se trouve directement au croisement de cette histoire et de celle du « Grand Remplacement ». Peu avant son suicide à Notre-Dame de Paris, en mai 2013, il dénonce dans son dernier texte le « crime visant au remplacement de nos populations » et renvoie explicitement aux travaux de Renaud Camus. Celui-ci accueille sa mort avec « beaucoup d’émotion, beaucoup de tristesse, beaucoup de respect et une certaine exaltation », saluant un geste « admirablement calculé » pour alerter sur le changement de population.
La continuité n’exige donc pas d’imaginer que Camus aurait lu Binet, ce qu’il conteste lui-même. Entre le racialisme antisémite de l’après-guerre et le « Grand Remplacement » contemporain existent des milieux, des revues, des réseaux et des hommes qui ont progressivement déplacé et reformulé le récit : la disparition annoncée des Européens demeure, tandis que l’immigration, puis l’islam, occupent une place toujours plus centrale.

En décembre 2010, Renaud Camus intervient aux Assises internationales sur l’islamisation organisées par Riposte laïque et le Bloc identitaire. L’année suivante paraît Le Grand Remplacement. La théorie change alors de forme. Le musulman devient la figure centrale du remplaçant, tandis que les élites qui favorisent, acceptent ou organisent le processus deviennent les « remplacistes ». La référence aux Juifs n’est plus nécessaire, mais l’idée selon laquelle le remplacement serait voulu demeure intacte. Il ne s’agirait plus seulement d’une évolution démographique, mais d’un processus accepté, encouragé, organisé par des responsables politiques, économiques, médiatiques ou intellectuels. La place de celui qui serait derrière le remplacement n’a donc pas disparu, et l’histoire va très vite montrer que son ancien occupant peut revenir.

Breivik : le soutien à Israël ne protège pas de l’antisémitisme

Anders Breivik, le tueur d’Utoya en donne dès 2011 une démonstration éclairante. Son univers idéologique est dominé par la haine de l’islam, du multiculturalisme et du « marxisme culturel ». Il se présente en même temps comme un soutien d’Israël, combinaison qui deviendra familière dans une partie de l’extrême droite européenne. Cela ne signifie pourtant pas la disparition de l’antisémitisme.Breivik distingue les Juifs qu’il considère comme « loyaux » de ceux qu’il considère comme « déloyaux ». Les premiers sont notamment les nationalistes et les sionistes. Les seconds sont les Juifs libéraux, cosmopolites, multiculturalistes, associés au « marxisme culturel ».[5]Le partage est ancien : le Juif nationaliste peut devenir un allié tandis que le Juif cosmopolite reste un ennemi.

Israël peut ainsi être admiré comme État national et militaire tandis que survit la vieille représentation du Juif déraciné, libéral, cosmopolite, accusé de travailler à la dissolution des nations. Le soutien à Israël n’abolit donc rien. Il peut parfaitement cohabiter avec l’antisémitisme.

« Jews will not replace us »

En août 2017, à Charlottesville, cette logique apparaît au grand jour. Des milliers de suprémacistes blancs convergent vers la ville pour le rassemblement « Unite the Right » et scandent « You will not replace us », puis « Jews will not replace us ».[6]

Les Juifs ne sont évidemment pas la population censée remplacer physiquement les Blancs. Ils sont ceux qui seraient accusés d’organiser ce remplacement.Le passage de « You » à « Jews » ne constitue donc pas une digression antisémite à côté de la théorie du remplacement. Il en dévoile l’une des racines les plus profondes.

Un an plus tard, cette construction tue. Le 27 octobre 2018, Robert Bowers entre dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh et assassine onze personnes.Avant l’attentat, il s’en était notamment pris à HIAS, organisation juive venant en aide aux réfugiés. Dans son univers mental, les Juifs permettent l’arrivée de populations étrangères, ces populations remplacent les Blancs et les Juifs participent donc à la destruction de l’Amérique blanche.[7] L’homme obsédé par l’immigration ne massacre pas des immigrés, mais des Juifs, précisément parce qu’il les considère comme les organisateurs de cette immigration.Il n’y a là aucune contradiction. C’est au contraire l’aboutissement de la logique du complot.

Quelques mois plus tard, le 15 mars 2019, Brenton Tarrant assassine 51 musulmans dans deux mosquées de Christchurch. Le texte qu’il diffuse porte un titre : The Great Replacement.Tarrant n’a pas seulement repris une expression française devenue internationale. Il avait voyagé en Europe et financé plusieurs mouvements identitaires. Génération identitaire a reconnu avoir reçu de lui deux dons, pour un total de 1 000 euros.[8]La boucle est presque parfaite. Des théories racialistes européennes nourrissent le suprémacisme blanc . Le suprémacisme blanc développe la théorie du « white genocide ». L’extrême droite européenne reformule la hantise du remplacement autour de l’immigration musulmane. Cette formulation repart dans le monde anglophone, puis un terroriste australien en fait le titre de son manifeste avant de massacrer des musulmans en Nouvelle-Zélande, après avoir lui-même financé les Identitaires français.Ce n’est pas une suite propre d’influences bien séparées. C’est un même univers idéologique qui circule, se transforme et revient.

Maurras revient aussi

Pendant ce temps, en France, les frontières de la respectabilité politique bougent. En 2018, Charles Maurras figure dans le Livre des commémorations nationales publié sous l’égide du ministère de la Culture pour le 150e anniversaire de sa naissance. Devant la polémique, notamment autour de son antisémitisme ( polémique initiée par une tribune de Libération en partie rédigée par l’autrice de ces lignes ) Françoise Nyssen finit par faire rappeler l’ouvrage et supprimer la notice.[9] Cet épisode ne tombe pas du ciel.Depuis plusieurs années déjà, Maurras fait l’objet d’un travail de réhabilitation intellectuelle et politique. Barrès revient lui aussi, tandis que le vocabulaire de l’enracinement, de l’identité, de la civilisation, du déclin, du grand effacement ou de la disparition nationale se banalise. Il y aurait beaucoup à dire sur les liens intellectuels qui se sont noués au fil des années entre une partie du macronisme, la droite conservatrice et cette tradition-là. Ils ne se réduisent évidemment pas à l’épisode des commémorations de 2018, mais celui-ci dit quelque chose d’une période.

Dans le même temps, le « Grand Remplacement » quitte progressivement les marges identitaires pour entrer dans le débat politique ordinaire. Ce qui, quelques années plus tôt, appartenait au vocabulaire de groupuscules devient un thème de télévision, de campagne, de droite parlementaire, jusqu’à devenir finalement une théorie dont une ministre chargée de lutter contre les discriminations explique qu’il faut pouvoir « débattre ».Cette banalisation ne concerne d’ailleurs pas seulement les références intellectuelles lointaines de l’extrême droite. Elle touche désormais sa propre histoire.

En novembre 2023, alors que le Rassemblement national prépare sa participation à la grande marche contre l’antisémitisme, Jordan Bardella affirme qu’il ne croit pas que Jean-Marie Le Pen ait été antisémite. Il est contraint, quelques jours plus tard, de revenir sur ses propos. Puis il défile contre l’antisémitisme aux côtés de Marine Le Pen et présente bientôt son parti comme « le meilleur bouclier des Juifs de France ».[10] Deux ans plus tard, à la mort du fondateur du Front national, la distance a encore diminué. Bardella lui rend hommage en affirmant qu’il avait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».Jean-Marie Le Pen est pourtant l’homme du « point de détail » à propos des chambres à gaz, de « Durafour-crématoire », des provocations antisémites répétées et des condamnations qui les ont accompagnées.

Rien de cette histoire n’était inconnu lorsque le président du RN lui rendait cet hommage. C’est peut-être là que le processus de banalisation apparaît le plus clairement. Le visage le plus lissé du parti peut participer aux grandes mobilisations contre l’antisémitisme, se présenter en protecteur des Juifs de France et, presque dans le même mouvement, réhabiliter politiquement celui qui incarna pendant des décennies l’antisémitisme de l’extrême droite française.

Le soutien à Israël et la dénonciation du « nouvel antisémitisme » permettent de présenter comme définitivement soldée l’histoire antisémite du Front national, au moment même où cette histoire recommence à être regardée avec indulgence.

Le « nouvel antisémitisme » et l’amnésie de l’ancien

Depuis plusieurs années, une partie du pouvoir politique français a construit tout un appareil autour de la dénonciation du « nouvel antisémitisme ». Il faudrait savoir le reconnaître lorsqu’il avance masqué, identifier ses codes, déceler ses sous-entendus et remonter derrière les mots jusqu’à l’idéologie qui les produit. L’antisionisme lui-même devient suspect parce qu’il pourrait servir de « cheval de Troie » à l’antisémitisme.

Puis arrive le « Grand Remplacement ».Et soudain, plus de généalogie, plus de recherche des sous-entendus, plus de cheval de Troie, plus de continuum entre idéologie et violence. Une ministre chargée de lutter contre les discriminations regarde une théorie qui vient du racialisme, du suprémacisme blanc, du « white genocide », qui a été scandée sous la forme « Jews will not replace us », qui se trouve dans l’univers idéologique du meurtrier de onze Juifs à Pittsburgh et jusque dans le titre du manifeste du terroriste de Christchurch, et conclut : liberté d’expression.

Le problème n’est pas juridique. Il est politique.Pourquoi faut-il rechercher l’antisémitisme derrière les mots lorsqu’ils sont prononcés par certains, tandis que l’histoire des mots cesse soudain d’exister lorsqu’ils viennent de l’extrême droite ?

Une histoire qui n’est pas terminée

L’idée selon laquelle l’extrême droite occidentale aurait définitivement abandonné l’antisémitisme parce qu’une partie d’entre elle soutient désormais Israël est déjà démentie par les faits. Les États-Unis en offrent aujourd’hui une illustration spectaculaire.Dans certaines franges de la droite radicale américaine et de l’univers MAGA resurgissent des thèmes parfaitement classiques : les « globalistes », George Soros, le pouvoir financier, l’influence supposée des Juifs sur les médias ou sur la politique étrangère, la double loyauté.Des figures explicitement antisémites retrouvent une audience importante dans un univers qui peut, dans le même temps, afficher un soutien absolu à Israël.

L’ancien antisémitisme n’a donc pas disparu. Il peut reculer lorsque l’ennemi musulman occupe tout l’espace, se recomposer, distinguer le Juif sioniste du Juif cosmopolite, puis revenir lorsque le contexte politique s’y prête. C’est aussi ce que raconte toute l’histoire qui mène de Barrès et Maurras aux théories contemporaines du grand remplacement : une nation pensée comme un corps menacé par des populations étrangères, mais aussi trahi de l’intérieur par des élites déracinées.Le nom de l’ennemi peut changer. Le récit, lui, demeure étonnamment stable.

Voilà pourquoi les déclarations d’Aurore Bergé ne sont pas une simple maladresse de plateau. Elles interviennent à un moment historique précis, alors que l’extrême droite française n’est plus aux portes du système politique mais aux portes du pouvoir. Et au moment même où cette possibilité devient concrète, une ministre qui a bâti une partie de sa posture politique sur la nécessité de traquer les formes les plus indirectes de l’antisémitisme contribue à banaliser une théorie dont l’histoire est profondément liée à l’antisémitisme génocidaire .

Pendant des années, au nom de la lutte contre un « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique a exigé que celui-ci soit recherché jusque dans les mots, les sous-entendus et les filiations idéologiques. Appliquée au « Grand Remplacement », cette méthode conduit pourtant directement vers l’antisémitisme historique, vers Barrès et Maurras, vers Binet, vers le « white genocide », vers « Jews will not replace us », jusqu’à Pittsburgh.Et c’est là que la contradiction prend tout son sens.

Sous couvert de dénoncer sans relâche le « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique contribue à réhabiliter les matrices idéologiques de l’ancien, au moment même où l’extrême droite historique, héritière d’une tradition dans laquelle l’antisémitisme occupait une place centrale, n’a jamais été aussi proche d’accéder au pouvoir.

Notes

[1] La séquence est documentée par ses interventions sur CNews puis Franceinfo. Après avoir refusé de qualifier le « Grand Remplacement » de théorie raciste, elle le décrit comme « faux factuellement » et « mensonger », tout en estimant que le débat à son sujet « fait partie de la liberté d’expression ». Après le Conseil des ministres, elle précise également que cette théorie « ne tombait pas sous le coup de la loi ».

[2] La comparaison avec ses positions antérieures est particulièrement nette. Le 12 mai 2025, Aurore Bergé justifiait son souhait de faire sortir certaines infractions racistes et antisémites du droit de la presse en expliquant que leur maintien dans ce régime pouvait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ». Elle déclarait alors que « l’antisémitisme et le racisme ne sont pas des opinions, ce sont des délits ». Le 28 avril 2025, lors des Assises de lutte contre l’antisémitisme, elle affirmait également que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme » et défendait le recours aux exemples accompagnant la définition de l’IHRA afin de repérer la haine jusque dans les « ambiguïtés de langage », les « insinuations » et les « discours pseudo-politiques ».

[3] René Binet (1913-1957) constitue un chaînon particulièrement éclairant de cette généalogie. Ancien militant trotskiste devenu collaborationniste puis engagé dans la Waffen-SS, il développe après-guerre un racialisme européen dans lequel immigration et métissage conduiraient à la disparition biologique des Européens. L’historien Nicolas Lebourg situe dès 1946-1948, dans la presse de Binet, l’idée selon laquelle les Juifs chercheraient à détruire l’Europe en y important des populations non européennes, l’immigration constituant alors le « dernier plan de domination du judaïsme ». Lebourg souligne que Renaud Camus retirera de ce récit « la causalité juive », permettant à la thématique de devenir « mainstream ». Camus a affirmé n’avoir pas connu les écrits de Binet : il s’agit donc d’une généalogie du thème, non de l’affirmation d’une filiation personnelle démontrée.Cette histoire plonge elle-même dans un imaginaire nationaliste plus ancien. Pendant l’affaire Dreyfus, Maurice Barrès écrit : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », et affirme qu’il « n’appartient pas à notre nation ». Chez Charles Maurras, la nation est menacée par les « quatre États confédérés », « juif, protestant, maçon, métèque ». Dans L’Hospitalité, il écrit : « Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. » Ces formulations permettent de mesurer combien l’enracinement, l’hérédité, la présence étrangère et la dénonciation de puissances intérieures supposées hostiles à la nation étaient imbriqués dans l’antisémitisme de cette tradition politique.

[4] L’expression « white genocide » désigne davantage qu’une peur de devenir démographiquement minoritaire. Dans sa forme suprémaciste, elle suppose une intention : immigration, mariages mixtes, multiculturalisme et baisse de la natalité blanche seraient les instruments d’un programme organisé de disparition de la « race blanche ». Le néonazi américain David Lane, membre de l’organisation terroriste The Order et auteur des « 14 Words », en fut l’un des principaux propagateurs. Dans de nombreuses versions de ce récit, les populations non blanches sont les agents matériels du remplacement, tandis que les Juifs sont désignés comme ceux qui le planifieraient. Cette répartition des rôles explique que le même imaginaire conspirationniste puisse produire des violences dirigées tantôt contre des populations racisées, tantôt contre des Juifs.

[5] Le manifeste d’Anders Behring Breivik pousse très loin la distinction entre « bons » et « mauvais » Juifs. Les premiers seraient les Juifs conservateurs, nationalistes et sionistes ; les seconds, les Juifs libéraux, antisionistes et favorables au multiculturalisme, qu’il qualifie notamment de « nation-wrecking Jews ». Breivik reproche même au nazisme de n’avoir pas su opérer cette distinction : à ses yeux, Hitler aurait dû s’allier aux Juifs nationalistes plutôt que les persécuter indistinctement. Il peut ainsi appeler à combattre avec ses « frères sionistes » tout en évoquant parallèlement l’existence d’un « Jewish problem » dans plusieurs pays occidentaux. Son cas permet de comprendre comment l’admiration pour Israël comme État national peut parfaitement cohabiter avec des représentations antisémites classiques du Juif cosmopolite, libéral et destructeur des nations.

[6] L’antisémitisme de Charlottesville ne se résumait pas au slogan « Jews will not replace us ». Lors du rassemblement Unite the Right des 11 et 12 août 2017, des participants arborent des croix gammées, effectuent des saluts nazis et scandent notamment « Blood and Soil », traduction du Blut und Boden nazi. Le 12 août, James Alex Fields Jr., sympathisant néonazi et suprémaciste blanc, lance volontairement sa voiture dans une foule de contre-manifestants. Il tue Heather Heyer, 32 ans, militante antiraciste venue s’opposer au rassemblement, et blesse de nombreuses autres personnes. Il sera notamment condamné à la prison à perpétuité. La manifestation au cours de laquelle « You will not replace us » devient « Jews will not replace us » ne donne donc pas seulement à entendre l’antisémitisme du remplacementisme : elle débouche également sur une violence meurtrière contre ceux qui s’y opposent.

[7] Quelques minutes avant la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers écrit à propos de HIAS, organisation juive historiquement engagée dans l’aide aux réfugiés : « HIAS likes to bring invaders in that kill our people. » Il annonce ensuite qu’il ne peut rester spectateur et qu’il « entre en action ». Le choix d’une synagogue prend ici tout son sens : dans son imaginaire, les réfugiés constituent les « envahisseurs », tandis que les Juifs sont ceux qui permettraient leur arrivée. Le massacre de Tree of Life constitue ainsi l’une des manifestations les plus littérales du point de jonction entre obsession du remplacement, haine de l’immigration et antisémitisme.

[8] Le parcours de Brenton Tarrant montre combien cet univers idéologique circule au-delà des frontières nationales. Avant Christchurch, il avait longuement voyagé en Europe et financé plusieurs acteurs de l’extrême droite identitaire européenne. Génération identitaire reconnaît ainsi avoir reçu deux versements effectués par Tarrant en septembre 2017, pour un total de 1 000 euros ; l’identitaire autrichien Martin Sellner avait également reçu 1 500 euros. Ces versements ne démontrent pas une participation de ces organisations à la préparation de l’attentat, mais documentent l’existence d’un espace politique transnational dans lequel Tarrant cherchait des références et des organisations à soutenir.La date de son attentat a depuis acquis une signification internationale : le 15 mars est devenu en 2022, par décision de l’Assemblée générale des Nations unies, la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie, précisément en mémoire des 51 musulmans assassinés dans les deux mosquées de Christchurch le 15 mars 2019. Dans les jours suivant la tuerie, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern se rend auprès des familles des victimes coiffée d’un foulard noir. Une semaine plus tard, des milliers de Néo-Zélandaises non musulmanes, ainsi que certaines policières, portent à leur tour un foulard lors du Headscarf for Harmony, en signe de solidarité avec les musulmans. Ce geste connaîtra une réception singulièrement plus polémique dans une partie du débat public français, où le foulard porté par Ardern sera lui-même discuté comme objet politique.

[9] La polémique de 2018 autour de Maurras révèle aussi la difficulté de tracer une frontière entre étude historique, commémoration et réhabilitation. Les historiens Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory défendirent son inscription au Livre des commémorations nationales au nom du principe selon lequel « commémorer, ce n’est pas célébrer ». Françoise Nyssen estima au contraire qu’une commémoration organisée sous l’égide de l’État pouvait être comprise comme une consécration nationale et fit retirer la notice. Dix des douze membres du Haut Comité aux commémorations nationales démissionnèrent ensuite. L’intérêt de cet épisode tient précisément à son ambiguïté : la remise en circulation d’un auteur dont l’antisémitisme est constitutif du nationalisme politique peut aussi s’effectuer sous les registres apparemment plus neutres du patrimoine et de l’histoire intellectuelle.

[10] L’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen ne repose pas seulement sur la formule du « point de détail ». Il réitéra à plusieurs reprises cette qualification des chambres à gaz et fut condamné à ce titre ; son jeu de mots « Durafour-crématoire » lui valut également une condamnation. En 1958 déjà, à l’Assemblée nationale, il lançait à Pierre Mendès France : « Vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques. » Il fut encore condamné après avoir affirmé que l’Occupation allemande n’avait pas été « particulièrement inhumaine ». Cette accumulation rend particulièrement significative la séquence récente : en novembre 2023, Jordan Bardella affirme d’abord ne pas croire Jean-Marie Le Pen antisémite avant de reconnaître quelques jours plus tard qu’il s’était « évidemment enfermé dans un antisémitisme » ; à sa mort, en janvier 2025, il choisit néanmoins de saluer un homme qui aurait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».