25 ans de « guerre contre la terreur » ou la mondialisation de l’autoritarisme

in Chroniques de la violence brune/islamophobie/Mémoires Vives by

Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, que reste-t-il de la « guerre contre la terreur » ?

Pour François Burgat, elle n’a pas seulement redessiné les rapports entre l’Occident et le monde musulman. Elle a fourni un langage et des instruments communs à des pouvoirs occidentaux et arabes pour criminaliser oppositions et résistances, au prix d’un recul durable des libertés. Du 11 septembre au 7 octobre, en passant par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, il retrace la mondialisation de ce paradigme.

La planète Terre s’apprête à commémorer le 25ème anniversaire des attentats du onze septembre 2001 et du lancement par les États-Unis et leurs alliés d’une longue « guerre contre la terreur ». Cet épisode apparaît bien évidemment comme un jalon majeur de notre histoire contemporaine. Mais de quelle ampleur et plus encore de quelle nature exacte son impact a-t-il été ? A-t-il renforcé l’Occident et ceux qui se sont alliés à lui ou bien a-t-il contribué à préparer leur déclin ?

Le 11 septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, on va le voir, mais un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des oppositions.

Le 11 septembre, matrice d’un nouvel ordre politique

Le choc du 11.09 a directement affecté deux dynamiques distinctes : les relations entre le « monde occidental » et le « monde arabo-musulman (et musulman) » d’abord. Plus largement il a affecté les performances démocratiques des États-Unis mais également celles de tous les États qui étaient alors sous leur influence. En Occident, la « guerre contre la terreur » a irrésistiblement pris ainsi des accents de « guerre contre les Musulmans » et généré une lente dégradation des droits et des libertés individuelles. Mais dans la plupart des pays de culture arabo-musulmane, la criminalisation indistincte des oppositions dites « islamistes », c’est-à-dire des plus populaires d’entre elles, opérée de concert avec l’Occident, s’est développée tout aussi implacablement ; entravant ou différant le fragile processus d’ouverture démocratique qui y était alors en cours.

L’impasse de la mondialisation de l’« anti-islamisme »

Le 11 septembre 2001 a accéléré dans l’Occident tout entier une crispation identitaire à la fois anti-musulmane mais plus largement « anti-Sud ». Pourquoi ? Parce que la première caractéristique des attentats du 11.09 n’est ni leur ampleur ni la sophistication technologique qu’ils ont impliquée. L’originalité première de cet épisode est en effet d’avoir, à rebours de la tradition des inventeurs européens de la « politique de la canonnière », ciblé les dominants du Nord et non, « comme d’habitude », les dominés du Sud. Pour une fois, « les pilotes étaient (en effet) des Arabes » et « les victimes des Occidentaux ». Les attentats du 11/09 ont fondé ainsi une catégorie nouvelle de violence qui sera alimentée au cours des décennies suivantes en France ou en Europe par d’autres épisodes dits « terroristes ».Construite depuis 2001, c’est de ce fait une parfaite supercherie rhétorique qui va attribuer au lexique politique des gouvernés/opposants la responsabilité des contre-performances autoritaires des gouvernants/dominants. Cette forfaiture culminera ensuite, plus spectaculairement encore, avec la réponse à la contre-attaque conduite depuis Gaza par toutes les formations de la résistance palestinienne contre leurs colonisateurs israéliens. À 22 ans de différence, tout incite donc à mettre en perspective la réaction américaine au 11.09 à la réaction israélo-américaine au 7 octobre 2023.

S’il fallait en revanche mobiliser un précédent historique à cette conjonction répressive ce pourrait être, dans l’Algérie colonisée, en 1945, la monstrueuse réaction française aux « émeutes de Sétif ». Ces épisodes sont évidemment incomparables par leur nature et leur ampleur. Ils ont néanmoins un dénominateur commun : la tendance à dissocier la violence des dominés du contexte de domination dans lequel elle s’inscrit, et à considérer leur violence comme illégitime par principe, indépendamment de ses causes. Ils ont en commun la transgression d’un identique tabou : l’illégitimité absolue de la contre-violence des dominés/colonisés et l’usage de plus en plus cyniquement décomplexé de la pratique du « deux poids deux mesures ».Même si elle ne l‘a pas véritablement inauguré (les guerres coloniales ou, depuis 1492, tous les précédents de l’expansion occidentale aux 4 coins de la planète avaient déjà révélé depuis ce trait spécifique), la réaction au onze septembre a confirmé, notamment au travers de la cynique déshumanisation des résistants aux invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak, que même une fois tournée la page du colonialisme, même s’ils se prétendaient régulièrement, à l’instar de la France, « patrie des droits de l’homme », être non seulement les inventeurs mais également les seuls promoteurs des « droits humains », la capacité des Occidentaux à s’en abstraire était sans limite.

Ce fut donc le cas aux États-Unis avec le Patriot Act puis avec le bagne déshumanisé de Guantanamo mais tout autant dans toute l’Europe où les dirigeants, de toutes couleurs politiques, vont opérer la même traduction législative de ce rejet de « la terreur », à la fois à l’égard des entités nationales des dominés mais également à l’égard de ceux-ci en tant qu’individus au sein même de chacune des sociétés occidentales.

Quand l’« islamiste » devient l’ennemi universel

La réaction américaine au onze septembre 2001 a donc eu deux impacts majeurs. La destruction des tours du World Trade Center et du Pentagone a achevé d’abord de consacrer la fonctionnalité d’un épouvantail désormais spécifiquement « islamiste ». Alors que les rebelles à la colonisation étaient souvent désignés par leur ethnie (arabe) ou comme de simples « fellagas » (coupeurs de routes), ils vont l’être désormais très spécifiquement par leur appartenance à la plus emblématique des religions du Sud. L’impact de la destruction des tours new-yorkaises déborde la sémantique de la déshumanisation de l’Autre. Il réside dans l’extension brutale de son territoire d’action. L’hyper-répression des « émeutes de Sétif » n’avait pas reçu l’appui « inconditionnel » de la communauté internationale et encore moins celui des leaders des autres nations colonisées. Le nouvel épouvantail islamiste va cette fois faire carrière non seulement dans les sociétés occidentales mais, tout autant, dans une majorité des sociétés du Sud musulman.

En Occident, en 1979, en Iran, après l’ère coloniale, la qualité « islamique » du repoussoir anti-impérialiste avait certes (re)pris du service avec le séisme causé par la chute du « docile » Shah « modernisateur » allié des États-Unis et l’arrivée au pouvoir des « intégristes islamiques » qui les combattaient. Dans les années 1990, il avait ensuite pris, sur le territoire français, proximité oblige, une fonctionnalité nouvelle du fait des échos violents de la répression des électeurs du Front Islamique de Salut algérien et bien sûr, vingt ans plus tard, sous l’étendard noir de Daesh, le successeur/concurrent surenchérisseur des militants d’Al Qaïda.De Sétif à Gaza,

D’une occupation l’autre

C’est donc bien cette même corde de l’illégitimité absolue de la violence du Sud qui vient de vibrer une nouvelle fois, avec une résonance exceptionnelle, en réponse à l’attaque lancée le 7 octobre 2023 par la résistance palestinienne contre l’empire israélo-américain. La perception des brèves « émeutes de Sétif » avait été totalement coupée de la longue et brutale occupation coloniale de l’Algérie. À New York et Washington, la contre-violence du Sud musulman a été complètement dissociée de la militarisation agressive de la diplomatie américaine (libérée en 1990 du contrepoids soviétique) à son égard. L’attaque d’octobre 2023 de la résistance palestinienne l’a été tout aussi totalement de la longue et brutale mainmise israélienne sur la Palestine. La réplique qu’elle a générée, de la part d’Israël mais plus encore de ses nombreux et puissants alliés, constitue bien de ce point de vue le dernier avatar du paradigme politique et stratégique imposé par Washington en réaction aux attentats du 11 septembre 2001.C’est bien la tendance initiée par la réaction de George Bush qui s’est ainsi exacerbée 22 ans plus tard à Gaza. Après le 7 octobre 2023, la contextualisation de la violence sera non seulement absente mais dans bon nombre de pays d’Europe, France et Allemagne en tête, elle sera même proscrite du narratif occidental.Le suprémacisme blanc (ou d’une majorité des Blancs), en reniant une à une les libertés individuelles d’une catégorie de citoyens, a « explicité » irrésistiblement les (vieilles) failles béantes de ses prétentions à l’universalisme. La référence religieuse « tribale », (avec la « croisade » voulue par Bush en 2001 ou le « peuple élu » brandi par Netanyahu en 2023) renie désormais explicitement sa rivale universaliste.

Comment une telle régression a-t-elle été possible ? Sans doute en grande partie grâce au règne, instauré par le 11.09 sur la planète tout entière et avec une redoutable efficacité, du repoussoir émotionnel et aveugle du « terrorisme islamique ».

L’alliance des autoritarismes

Les Américains et les Européens d’une part, leurs alliés israéliens, bien sûr, mais également avec eux, désormais, une écrasante majorité de ces régimes arabes (qui avaient pourtant condamné la répression des émeutes de Sétif) se sont bel et bien rangés derrière la bannière occidentale. Et, au sein d’une même association qui pourrait mériter l’appellation de « dictateurs sans frontières », ils se sont employés depuis à cultiver la condamnation américaine des attentats de New York et de Washington (logique et légitime bien sûr mais néanmoins parfaitement décontextualisée et unilatérale) pour discréditer résistances et oppositions, si légitimes et si légalistes soient-elles.Le consensus répressif a consacré ainsi l’alliance des autoritarismes arabes et occidentaux. Ensemble, le très hétéroclite front de la « lutte contre le terrorisme islamique » va largement parvenir à imposer un discrédit non point politique mais seulement « idéologique » et unilatéral des principales résistances ou des principales oppositions à la violence étatique interne ou extérieure de chacun de ses membres. Le message que le camp des dominants parvient en partie à imposer à partir du onze septembre 2001 est redoutablement simple : si les Palestiniens résistent, mais également, si les opposants arabes s’opposent, ce n’est pas parce qu’ils sont occupés militairement ou privés de leurs droits citoyens les plus essentiels mais parce qu’ils sont… « islamistes ».La grossière supercherie rhétorique massivement diffusée par les Occidentaux et leurs relais va opacifier durablement la vision de millions de citoyens de la planète Terre. Elle est formulée on ne peut plus clairement en septembre 2001 par le général israélien Ariel Sharon. « Vous avez Ben Laden… nous avons Yasser Arafat ».

(Article paru en langue arabe le 27 août sur Al Jazeera Net. À suivre in : « 25 ans de “guerre contre la terreur” (islamique) quel bilan ? »)François Burgat