La gauche face à l’irréductible islamité palestinienne.

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Pourquoi, sur Mediapart comme au Caire, on dit « Vive la Palestine » le matin, et « A bas les Palestiniens » le soir. Ca le fait non ?

Le dernier et le moins fragile des bastions de la Hasbara est la diabolisation de l’islam politique palestinien. Alors que de partout l’édifice de la grossière propagande israélienne (“la terre sans peuple pour un peuple sans terre”, “la seule démocratie au Proche Orient”, “l’armée la plus morale au monde”, la “laïcité de l’Etat d’Israël”, etc) commence à être considéré comme tel et se fissure profondément, une dernière mystification résiste, pas seulement en Occident, à cette déroute généralisée. Et conserve une terrible efficacité.

Où la très fragile solidarité occidentale à l’égard de la Palestine prend-elle systématiquement fin ?

Où la duplicité d’un grand nombre de gouvernants arabes à l’égard de la Palestine plante-t-elle ses profondes racines? Pourquoi le surréalisme de l’accord de capitulation imposé au Liban laisse-t-il de marbre tant d’observateurs régionaux ? Ce dernier bastion de la “Hasbara”, c’est celui de la criminalisation émotionnelle, irrationnelle, aveugle, sectaire du Hamas (ou de ses homologues dits “islamistes”) . Pourquoi cette représentation résiste-t-elle alors que tant d’autres récits israéliens ont perdu leur crédibilité ? Croisé au Caire en 1990, un journaliste essayiste français, (biographe de Hô Chi Minh, qu’il avait essayé de dédiaboliser dans l’opinion française) répondit à une allusion que je faisais à la répression consensuelle dont le Front Islamique de Salut algérien était la cible après ses succès électoraux, en me disant : “François, j’ai fait tout le chemin jusqu’à Nasser, ne me demandez pas d’aller plus loin”. “Plus loin” voulait dire : “de Nasser ou des baathistes au FLN algérien, j’ai reconnu la génération des nationalistes arabes dits “laïques”, ne me demandez pas de faire preuve d’empathie à l’égard de leurs challengers/successeurs… islamistes”. De fait, sur le terrain de la compréhension de la Palestine, la majorité des intellectuels et militants européens semble être demeurée, dans un même état d’inachèvement de la reconnaissance de l’Autre.

Les progressistes français veulent bien “aimer les arabes”, mais encore faut-il qu’ils ne soient pas vraiment “musulmans”. Du centre jusqu’à l’extrême gauche, ils veulent bien ainsi aider les Palestiniens mais…à se libérer du Hamas autant sinon plus qu’à se libérer de l’occupant sioniste. Ils semblent avoir achevé la décolonisation de leur regard jusqu’au nationalisme arabe, mais non jusqu’à l’islam politique. Le Palestinien demeure acceptable tant qu’il parle le langage de la gauche, du marxisme ou du nationalisme ; il cesse de l’être dès qu’il mobilise celui de la religion.

Cette contre-performance de l’intelligentsia occidentale en général mais française en particulier m’a été décrite et dénoncée par certains de ceux qui en ont été les victimes. Au Caire, en 1992, le grand Tarek al Bishri, immense magistrat égyptien dont la trajectoire intellectuelle et politique d’abord nassériste l’avait progressivement conduit jusqu’à une certaine proximité avec les Frères Musulmans, me fit remarquer : « Tant que nous avons exprimé nos ambitions nationalistes et émancipatrices avec le langage du marxisme ou du nationalisme, il se trouvait toujours en Occident une famille politique, les Chrétiens, les Communistes ou d’autres, même à droite, pour nous comprendre, parfois même nous soutenir. Dès lors que nous avons employé, pour exprimer très exactement les mêmes attentes, le lexique de la religion musulmane, la rupture est devenue totale. Nous étions seuls”.

Les mêmes aspirations, y compris les plus “profanes” d’entre-elles, deviennent ainsi inaudibles lorsqu’elles s’expriment dans un vocabulaire “islamique”.

Au même titre que tous ceux qui avaient entrepris d’affirmer la légitimité de leur «parler musulman», j’ai moi-même, en tant que chercheur, toutes proportions gardées, été stigmatisé et ostracisé pendant de longues années sous l’accusation d’empathie avec cet objet “islamiste” que je m’étais refusé à criminaliser. Quel est le secret de la longévité de blocage ? Il est paradoxalement relativement simple : le prurit anti-islamiste est tout d’abord ancré en profondeur dans l’imaginaire colonial des Occidentaux. Les islamistes sont “pires” en effet que les nationalistes de la première génération puisqu’ils ne refusent pas seulement de respecter les limites des “indépendances” et des “nationalisations” mais, tout autant, d’user de ce lexique même que l’Occident pensait avoir imposé comme unique moyen d’expression de l’universel. ”Islamisme” ? Une déclaration d’indépendance impossible à avaler ! Dans le domaine légitimement sensible des droits de la femme, les islamistes portent seuls la responsabilité du conservatisme social dont les élites dites “occidentalisées” se sont très formellement et très sélectivement abstraites.

L’autre vrai secret est sans doute que l’anti-islamisme des Occidentaux reçoit de très précieux encouragements de l’étranger.

Sans surprise d’Israël – qui bien sûr n’est en rien “étranger” à l’Occident – et dont on connaît la façon terriblement efficace, pour discréditer la résistance à son expansionnisme, de la “dépolitiser” et pour ce faire de la confessionaliser : “les Palestiniens nous résistent non point parce qu’ils sont occupés mais parce qu’ils sont musulmans.” Pour mesurer l’inanité de l’argumentaire israélien, il suffit pourtant de rappeler que son suprémacisme n’a aucunement attendu l’”islamisation” de la résistance palestinienne pour la criminaliser. Ou qu’il réprime la Cisjordanie où aucun Hamas ne regne, avec la même bestialité. Et de se souvenir de la comparaison assénée par le général Sharon aux Occidentaux, en 2001, au lendemain des attentats du WTC, c’est à dire bien avant l’émergence du Hamas : “Vous avez Ben Laden, nous avons… Yasser Arafat”.

Mais le pire est sans doute que l’anti-islamisme obsessionnel des Occidentaux reçoit de puissants encouragements depuis le cœur même des sociétés où cet islamisme s’enracine. Le discours épidermiquement “anti-Hamas” ou “anti-Hizbollah” produit dans le monde arabe ne le cède en rien à son homologue occidental et israélien en irrationalité et en “dépolitisation”. L’anti-islamisme structurel est bel et bien devenu la panacée de nombre de pouvoirs autoritaires en butte à des résistances populaires. Tandis que les raccourcis islamophobes de la classe politique française mobilisent la haine de l’étranger oriental pour lutter non point contre le spectre qu’ils qualifient de “spectre du populisme” (qui s’associe moins complètement à la condamnation des leaderships islamistes) mais contre celui de l’alternative démocratique qui malménerait leur pouvoir. A l’ombre des régimes autoritaires arabes, de Sissi en Egypte à Ben Salmane en Arabie sans oublier bien sûr, celui des Emirats de Ben Zayed, la criminalisation de n’importe quel opposant/résistant labellisé “islamiste” est un produit de très grande consommation : il sert aussi bien à l’intérieur que dans la communication avec les Européens.

Reçu il y a quelques mois chez un dirigeant libyen qui voulut sans doute affirmer sa proximité avec un interlocuteur occidental qu’il ne connaissait pas, j’eu la surprise de l’entendre évoquer les dirigeants du Hamas, comme “les plus grands criminels de l’Histoire”.Le Hamas peut être critiqué, comme toute organisation politique. Mais faire de cette critique la condition préalable à la reconnaissance des droits fondamentaux des Palestiniens revient à suspendre l’universalité même du droit. Aucun peuple ne se voit reconnaître son droit à l’existence à condition de choisir d’abord les dirigeants qui conviennent à ses voisins ou aux puissances étrangères. Les Palestiniens ne font pas exception. Leur représentation politique leur appartient. À nous revient seulement une responsabilité : défendre leur droit de choisir librement leurs représentants et, plus urgemment encore, leur droit d’exister.

François Burgat (paru en langue arabe sur Al. Jazeera net)

illustration de couverture : quelques unes des dernières victimes du « cessez le feu  » israélien.