Ce qui ne devait pas arriver
Il y a des rencontres que seule l’Histoire peut susciter.
La rencontre entre Mustafa Cakici et moi-même est de celles-là.
Elle est née du martyr de la Palestine et du génocide des Palestinien·ne·s de Gaza.
À priori, pas grand-chose ne nous permettait de nous retrouver à militer ensemble. Moi, militant ouvrier dans deux groupes trotskystes depuis 50 ans. Syndicaliste en entreprise, en usine durant 12 ans, puis assistant social dans un hôpital psychiatrique. Athée, fils et petit-fils d’assassinés et de survivant·e·s de la Shoah. Et Mustafa, responsable d’une mosquée à Besançon, secrétaire du Conseil départemental du culte musulman du Doubs, dirigeant d’une petite entreprise. Plus jeune que moi de près de 30 ans.
Apprendre à lutter ensemble
Après le 7 octobre 2023, Palestine Amitié, principale association de solidarité avec le peuple palestinien de Besançon, a appelé à constituer un Collectif Palestine élargi sur la ville, regroupant des dizaines d’associations, de syndicats et de partis politiques.
Mustafa et moi nous sommes rencontrés quelques semaines après le 7 octobre 2023, lors d’une réunion du Collectif qu’il avait demandé à intégrer avec plusieurs membres de la communauté musulmane.
Nous, les militant·e·s du Collectif, avons appris à nous connaître, à passer outre nos préjugés, et nous avons commencé à militer ensemble.
Dans les manifestations hebdomadaires, les actions de boycott de Carrefour, les projections de films autour de la Palestine. Nous avons surtout développé des liens de sororité et de fraternité dans la lutte commune contre le génocide à Gaza. Toutes et tous ensemble dans le cadre du Collectif.
Pour moi, cela a été un moment fondateur dans ma vie de militant à Besançon.
Nommer le génocide
J’avais déjà mené de nombreux combats avec des camarades de diverses origines et confessions – dont des musulman·e·s – lorsque je travaillais en usine.
À Besançon, pour la première fois depuis 22 ans, je me battais aux côtés de nombreux et nombreuses musulman·e·s. Moi, militant européen issu du mouvement ouvrier traditionnel, coutumier des cortèges Bastille/République ou de leurs équivalents bisontins.
Nous avons milité ainsi jusqu’à l’automne 2024. Jusqu’au moment où un article publié sur un blog local, par un journaliste autoproclamé qui, en réalité, est un personnage trouble et extrêmement controversé dans la ville, se réclamant de l’antifascisme mais usant de méthodes quasi policières, a mis le feu aux poudres.
Quand le passé revient
Cet individu a rendu publiques des publications internet relayées par Mustafa, s’étalant de 2014 à 2025. Il n’y a aucun problème à dire que ces publications étaient très problématiques.
Ces publications ont déclenché une crise au sein du Collectif. C’était le but recherché par ce journaliste.
La mouvance PCF/CGT, le NPA-A, Solidaires 25, pour ne parler que des groupes les plus connus, à défaut d’être importants localement, ont exigé l’exclusion de Mustafa.
La majorité du Collectif a refusé cette exclusion, tout en lui demandant de s’expliquer sur ses positions passées et présentes. Mustafa a supprimé toutes les publications problématiques.
Cela ne fut pas suffisant pour les organisations citées plus haut, qui quittèrent le Collectif.
Prendre le temps de se dire
À partir de ce moment, bien des membres du Collectif ont manifesté une certaine défiance à l’encontre de Mustafa, sommé régulièrement de s’expliquer, de prouver qu’il n’était ni antisémite, ni homophobe…
Une charte – garante d’une absence totale d’antisémitisme, d’homophobie… – a été constituée ; signée par toutes et tous les membres du Collectif, Mustafa compris, évidemment.
Le Collectif de Besançon était composé de 14 organisations et de nombreuses et nombreux individus venant de divers horizons : religieux·ses musulman·e·s et catholiques, gauche traditionnelle, syndicalistes, trotskistes, associations de défense des droits humains, humanistes…
Ce qui se brise, ce qui tient
Quiconque milite dans une entreprise (cela a été mon cas durant 45 ans), dans une association de parents d’élèves, un collectif de défense de l’hôpital local, dans un mouvement de quartier… connaît cette configuration. On milite pour un but commun. En l’occurrence contre un génocide, malgré nos différences.
Je n’ai fait, au Collectif, que continuer ce que j’ai fait toute ma vie.
Avec des événements marquants comme les deux grèves pour les salaires que j’ai contribué à animer lorsque je travaillais à l’usine Belin/Danone d’Évry (91). L’une d’une semaine, l’autre au printemps 1995, de cinq semaines. Les deux dirigées par des comités de grève réunissant syndiqué·e·s et non-syndiqué·e·s, sous le contrôle permanent de l’assemblée générale des 600 grévistes.
Ces grèves furent victorieuses, et le fait de ne pas être dirigées par des syndicats mais par les grévistes elles et eux-mêmes permit de prendre conscience de la vraie force des travailleurs et travailleuses lorsqu’elles et ils débattent, décident et mettent en œuvre leurs décisions librement et démocratiquement. En toute égalité : hommes, femmes, Français·es ou non, athées ou non, politisé·es ou non. C’est dans ces moments que disparaissent les préjugés.
Plus tard, j’ai continué à l’hôpital. Pour exiger avec les ASH (femmes de ménage des hôpitaux) qu’elles soient reconnues comme membres des équipes de soins, pour organiser collectivement et horizontalement tout le personnel paramédical, administratif, ouvrier… face aux mauvais coups des directions. Pour permettre aux femmes (83 % du personnel hospitalier) d’avoir toute la place qui leur revient dans le syndicat…
L’unité totale dans la lutte, sans aucune distinction de genre, de sexe, de profession, d’appartenance syndicale, de nationalité, de religion, est la condition fondamentale de l’existence même de la lutte, indépendamment de son succès ou de son échec.

Décider, malgré tout
Voilà quelle a été notre politique, à Mustafa, à moi et aux autres camarades sincères, pour mener le combat contre le génocide.
Mustafa a proposé un rendez-vous, sentant bien une défiance à son encontre, à chacune des organisations sortantes, aux individus qui le souhaitaient. Sans aucune réponse.
J’ai été le premier à accepter une discussion de trois heures avec Mustafa.
C’est là que nous avons fait connaissance. Nous avons fait l’inventaire de nos importantes divergences mais aussi de nos convergences fondamentales pour lutter ensemble contre un génocide.
J’ai décidé de me solidariser avec Mustafa face aux attaques et calomnies dont il commençait à être victime. J’ai décidé de ne pas m’appuyer sur ses publications passées – bien que les désapprouvant – pour me battre aux côtés d’un homme au comportement irréprochable jusqu’à aujourd’hui.
Continuer, après
Mustafa a apporté toutes ses compétences au Collectif.
Il a fait vivre BDS Besançon jusqu’à notre exclusion totalement antidémocratique.
Il a organisé une conférence avec les humanitaires de Palmed et de Caravanes solidaires. Une conférence qui a rassemblé plus de 250 personnes à Besançon, l’une des plus importantes affluences.
Mustafa a organisé l’accueil des blouses blanches en grève de la faim, lui-même jeûnant comme les autres militant·e·s.
Il a fait confectionner un martyrologe de milliers de noms et organisé la lecture de ces noms simultanément avec de nombreuses villes…
J’ai découvert l’homme, le militant, l’humaniste, le père de famille.
J’ai changé. Moi, le bouffeur de curés pour qui « la religion est l’opium du peuple », le juif assimilé, trotskiste. J’ai découvert un homme tolérant, ouvert à l’autre. Que demander de mieux dans la vie ?
Une vraie confiance s’est instaurée entre nous. Une vraie franchise aussi pour évoquer nos désaccords.
Notre relation, que l’on peut qualifier d’amicale, a résisté au lynchage médiatique de Mustafa après les publications de StreetPress et Mediapart, suscitées par le journaliste bisontin.
Mustafa s’est excusé publiquement pour ses publications passées. Le Collectif s’est autodissous fin 2025, après la tempête médiatique qui a suivi et sali durablement Mustafa.
Cela n’a en rien signé la fin du combat pro-palestinien à Besançon.
Nous continuons à nous réunir régulièrement. Nous manifestons toujours deux fois par mois. Nous organisons toujours des conférences, dont la dernière avec Raphaël Porteilla, universitaire dijonnais et professeur à l’université de Bir Zeit, en Cisjordanie. Cette conférence a réuni 100 personnes.
Nous sommes allé·e·s manifester à Paris, à Dijon. Nous nous sommes réuni·e·s à quelques-un·e·s autour d’un repas, pour que Mustafa nous raconte ses semaines sur la flottille de l’automne 2025 et l’arraisonnement de son bateau, puis son transfert dans le Néguev par les sionistes.
En fait, tout a continué comme avant la dissolution du Collectif, pour la cause palestinienne, à Besançon.
Ce que la lutte transforme
J’ai souffert pour Mustafa, et souffre encore de son ostracisation de la flottille, après toutes les souffrances qu’il a endurées, de sa mise au ban du milieu militant, presque de l’humanité que certain·e·s semblent lui souhaiter.
Mustafa et moi sommes différents et nous n’avons ni la même culture, ni les mêmes traditions. Il y a des sujets qui pourraient nous fâcher – comme le génocide arménien – mais la lutte contre le génocide des Palestiniens a scellé une proximité, qui n’était pas évidente, entre lui et moi.
Cette amitié a résisté aux attaques, aux calomnies, à la déshumanisation venant de partout – y compris de mon milieu politique et syndical. Elle s’est renforcée dans l’adversité.
J’en suis fier.
L’honneur de Mustafa doit être réhabilité.
C’est le but de cette tribune.
Norbert Nusbaum