"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Violence à l’école, violence de l’école

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La violence à l’école, pour moi, c’est paradoxalement d’abord le souvenir de celle d’une famille d’élève à l’encontre de son enfant.

Le souvenir d’une rencontre avec un père et son fils que j’avais convoqués pour une remontée de bretelles et qui s’est terminée par une volée de coups sur un gamin de cinquième après l’exposé du premier reproche que j’avais à lui faire en tant qu’élève.

La violence, pour moi, a le visage trop prévisible de ce qui devait advenir presque immanquablement à ce jeune garçon, le conseil de discipline quelques mois plus tard, la prison pour lui devenu adulte et ensuite l’errance d’hébergement d’urgence en hébergement d’urgence. Et pour moi l’apprentissage que peut-être, tout n’était pas bon à dire. Et la certitude désormais ancrée de ne pas être, ou pas assez capable de changer les destins individuels de ceux que l’Etat me confiait au nom d’une mission que l’on sent tous comme vitale pour notre commun.

Mais dont on comprend rapidement qu’elle est rendue trop souvent impossible pour ceux qui en ont le plus besoin à cause des poids qui créent et entretiennent les inégalités au vu et au su de tous.

#PasDeVague

Le #PasDeVague semble avoir relancé le débat sur la question de l’école et la violence. Relancé plus que lancé car c’est une question lancinante en France depuis des décennies. Ces dernières années, des rapports d’origines diverses ont tenté de cerner le phénomène, d’en montrer les différentes modalités (harcèlement, nature sexiste de la violence), d’en analyser les facteurs et de proposer des pistes de résolution.

Mais ces rapports se sont quasi exclusivement intéressés à la question sur l’angle de la violence que les élèves exercent à l’égard d’autres élèves au sein du système scolaire. Angle intéressant mais qui ne traite que d’une partie des violences au sein de l’école.

Le #PasDeVague ne rassemble sous sa bannière médiatique que des témoignages d’enseignants (alors même que l’Education Nationale compte bien d’autres personnels que des professeurs) qui ont trouvé une fenêtre pour enfin exprimer leurs expériences de la violence subie, expériences qu’ils auraient été amenés longtemps à taire.

Au-delà des mécanismes qui poussent des enseignants à ne pas faire état publiquement de la violence dont ils peuvent être l’objet, il faut d’abord bien admettre que le malaise est grand chez eux pour que la prise de parole ait été aussi importante après l’appel à ne désormais plus rien taire. Ce malaise prend ses racines dans la conviction de ne jamais être entendu par les hiérarchies quand les incidents surviennent.

Plus facile de témoigner sur les réseaux sociaux que dans la salle des profs

Mais il est aussi lié à la difficulté pour les enseignants victimes d’assumer publiquement, y compris en salle des professeurs, les violences (que l’on prendra dans une acception large: chahut, insultes, intimidations, coups) dont la salle de classe peut être le cadre. Parce que c’est d’abord s’exposer au regard de ses collègues, de sa direction et de sa hiérarchie et donc admettre une situation de faiblesse, de défaut d’autorité et donc d’incompétence, aveu qui suit l’enseignant lucide ou inconscient pendant très longtemps.

A ce propos le relatif anonymat que permet le témoignage sous pseudonyme sur les réseaux sociaux est révélateur du sentiment de chape de plomb qui pèse sur nous. Pourtant cette violence est réelle, difficilement mesurable car d’abord camouflée par ceux qui la subissent. Et ce ne sont pas les ricanements des « supers profs » qui accueillent cette initiative avec condescendance qui vont donner le courage aux personnes touchées de prendre la plume ou la parole. Cette violence, elle a pour nous toutes et tous des visages.

Pour moi, il sera à jamais aussi le visage d’une jeune enseignante arrivée en remplacement dans le collège dans lequel j’ai longtemps enseigné, enseignante qui passe le seuil de cet établissement un jour neigeux d’hiver et qui reçoit après la pause de 10 heures une bordée de boules de neige préparées par sa classe de quatrième à peine le dos tourné vers son tableau. La violence c’est celui de son visage en pleurs et de ses questions sur pourquoi elle ? La violence c’est le silence gêné en salle des professeurs à midi de ceux qui, sujets à d’autres manifestations de violence depuis bien longtemps, se taisent soulagés d’avoir échappé à cela.

L’école, réceptacle des violences de la société

C’est une forme de contentement intérieur de ceux à qui cela n’arrive pas, renforcés ici dans leur sentiment d’exception. La violence c’est de devoir accepter qu’une fois l’événement terminé il n’y a pas de bonnes réponses immédiates à tout cela. Parce que la violence qui peut s’exercer à l’encontre des personnels de l’Education Nationale est révélatrice des violences multiples qui touchent notre public scolaire. L’école n’est souvent que le réceptacle de conflits qui se jouent ailleurs et sur lesquels nous n’avons guère de prise en tant qu’individus. Le visage de la violence c’est aussi celui des tensions qu’importent nos élèves dans l’enceinte de l’école, tensions qui ont bien peu avoir avec des enjeux éducatifs mais plutôt aux rivalités entre adolescentes et adolescents de rues et quartiers rivaux.

Cette violence a aussi le visage des situations de relégation et de ségrégation, dont beaucoup de nos élèves ont conscience dès leur plus jeune âge. Sentiment d’exclusion d’élèves qui nous jettent à la gueule qu’ils savent très bien qu’ils sont des « merdes » pour l’Etat que nous incarnons, qui nous demandent régulièrement si « ailleurs » c’est pareil. Et ce ne sont pas les explications que nous pouvons leur apporter sur les bienfaits des formes scolaires de discrimination positive qui réconcilient ces élèves avec l’école ou avec nous.

La violence à l’école et de l’école relève de mécanismes sociaux, économiques et familiaux complexes et souvent cumulatifs. Sentiment d’abandon, frustration face à l’échec, milieux d’existence violents se combinent pour rendre explosive la situation dans les classes. Et face à cela la réponse du ministre, qui s’adresse à une opinion publique recherchant trop souvent de façon instinctive les mesures sécuritaires, semble complètement à côté de la plaque… si sa plaque est de prendre des mesures qui feraient sens dans une politique de réduction des violences scolaires.

Sans même discuter de l’intérêt de mettre des policiers et des gendarmes dans certains établissements scolaires, qui peut croire à autre chose qu’un gadget dans un pays qui peine déjà à affecter des forces de l’ordre à des opérations de maintien de l’ordre classique?

Conseils de discipline?


Exclure des élèves par conseil de discipline c’est parfois tout à fait nécessaire. Mais combien sommes-nous à avoir deviné au bout de quelques semaines de présence d’un tel ou d’un tel dans une de nos classes de sixième que la suite de sa scolarité dans notre établissement allait se terminer de cette manière? Combien sommes nous à avoir mesuré ainsi la très grande incapacité de l’institution à agir en amont et notre propre incompétence à faire quelque chose?

Créer des établissements disciplinaires? N’est-ce pas une nouvelle fois prendre le problème par sa manifestation finale, le surgissement d’une violence grave dans l’école? Aujourd’hui tous les indicateurs sont au rouge sur la violence exercée dès le plus jeune âge par des élèves, dès l’école primaire.

Plutôt que de viser seulement à rassurer l’opinion ou les enseignants en promettant la fin du laxisme, le ministère devrait au plus tôt dégager de véritables moyens pour former les personnels à la gestion de la violence (et gestion ne veut pas dire accepter), à multiplier les encadrants éducatifs adultes dans les établissements qui en ont besoin et œuvrer à une réforme de l’école qui la rendrait moins inégalitaire que les autres espaces publics de la société.

Le meilleur moyen de réduire la violence qui touche l’école ,sans espérer l’éradiquer ce qui relèverait de l’utopie, nous le connaissons: c’est convaincre les élèves de notre pays qu’ils y sont traités équitablement voir égalitairement, plus équitablement et égalitairement que n’importe où ailleurs, parce que l’école est d’abord le cadre de socialisation des mineurs et l’équité comme l’égalité c’est ce qu’une société qui se veut honorable doit à ses mineurs.

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