"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Une prison de moins

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Des fois tu cherches ta fourchette et elle est dans ta main. des fois tu cherches tes lunettes que t’as sur le nez. des fois tu te demandes quel mur tu essaies de détruire et t’as tellement le nez dessus que tu prends le rouge de la brique pour de la colère.

Et puis, y’a 3 jours, j’ai éclaté de rire en regardant la fourchette dans ma main. Ou le mur, ou je sais plus quelle métaphore filer, bref.

Un an que j’ai tout plaqué, mon mec ma vie ma ville, j’ai bazardé l’intégralité de mes livres, disques, dessins, du passé faisons table rase, je suis pas tellement du genre à faire dans la dentelle, la faute à mon virilisme. C’est pas pour raconter ma vie, mais pour contextualiser un peu. Et puis je suis partie en quête de je sais même pas quoi.

Je cherchais des interstices, je cherchais autre chose, du neuf, du libre, tout sauf ce que j’avais déjà vécu, ou différent. L’indépendance était une chose, mais ça n’était pas tout. La liberté était déjà tout ce qui m’importait mais là c’est devenu une obsession.

Logiquement et aussi par manque de mon univers, je me suis retrouvée à traînasser mes vieilles docs chez des anars. Je voulais renouer avec des choses que j’avais perdues de vue, à force de compromis et compromissions politiques et personnelles. Je voulais sentir la poussière, je voulais qu’on me parle de liberté. A force de ne vouloir froisser personne je n’osais plus rien. Et je bouillais à l’intérieur,  je bouillais d’une chose que je n’arrivais pas à saisir.

J’ai eu une séries d’épiphanies, à chaque fois j’ai cru que c’était la clé, et la porte ne s’ouvrait toujours pas. à chaque clé que j’ai essayé, dans une euphorie délirante de l’avoir enfin trouvée, je me suis ramassée les dents sur le bitume, à chaque fois plus durement. L’avant dernière a été mes retrouvailles avec l’anarchie, relire des choses qui me font pleurer de joie, et non pas de douleur, ça m’avait tant manqué, c’était enfoui sous ces tonnes de couvertures étouffantes que le militantisme très -trop- axé sur le statut de victime avait foutu dessus. Je l’ai retrouvée et plus vivante encore que quand je l’avais perdue, et elle brillait comme un joyau.

J’ai cru comme une idiote que c’était ça, encore, je regardais la liberté qu’on a en soi comme une merveille, et c’en est une. Sauf qu’elle n’était pas ce que je cherchais, je l’avais déjà, fallait juste la dépoussiérer. J’avais toujours envie de détruire des murs à la masse. Mais la retrouver m’a fait aussi retrouver mes armes, mes armes chéries: ma liberté, ma force, ma volonté propres, ce qui m’a toujours poussée dans ma vie.

Depuis mon arrivée à la grande ville, je marche. Je marche énormément, d’abord pour expulser la rage d’une déception amicale, et puis c’est devenu un plaisir retrouvé aussi. marcher la nuit avec du punk rock dans les oreilles dans une ville quasi déserte n’a pas d’égal, c’est grisant. et puis un jour, après de longues marches, jusqu’à très très tard la nuit, je me suis rendue compte que je n’avais pas peur. Rien. pas même une légère appréhension.

Et en parlant de mes marches avec une anar, un jour en l’emmenant visiter le parc, j’ai réalisé quelle liberté c’est, pour moi c’était con un truc pareil, et elle, qui vole qui lutte et qui ose des choses que je n’oserais jamais, était baba devant le simple fait de tracer dans un parc en pleine nuit, seule.

Très vite, j’ai répondu aux types qui voulaient m’aborder assez naturellement, aussi parce que je voulais échapper à mon milieu, celui qui n’était pas étonné que je gagne ma vie avec le dessin, un milieu confiné. Et j’ai horreur du confinement. Comme je le faisais avant de me dire féministe, à parler normalement et d’égal à égal et à envoyer chier si il le fallait. J’avais réalisé aussi que la peur de la rue n’avait absolument rien de logique avec tout ce qu’on peut dénoncer des mythes sur le viol quand on est féministe. Pourquoi flipper de la rue puisque le violeur est à la maison ou dans l’entourage ? qui m’avait foutue cette peur que je ne connaissais pas avant dans le ventre ?
toujours est-il que j’ai eu d’innombrables discussions de nuit, avec des tas de mecs, seuls généralement toujours ou racisés ou à la rue. Ils tentaient le coup ou pas, ou cherchaient juste un peu de compagnie, ou voulaient me taper une clope, ou juste voulaient savoir qui était cette meuf bizarre seule la nuit à marcher sans but particulier. Libre, quoi.

Et tous, tous, sans exception, m’ont prise pour une lesbienne. J’ai d’abord ri, après tout c’est un peu l’histoire de ma vie. Et je me suis dit que c’était marrant quand même que s’adresser à un type comme à un égal fasse déduire que t’es lesbienne. Bon ok les chemises à carreaux et les docs.

Mais c’est logique, ça aussi: tu n’as pas peur des hommes, ça veut dire aussi que tu n’as pas peur de les froisser, ni de les contredire, ça veut dire que tu ne doutes pas de toi, de ta force, et de ta liberté, que tu ne dépends pas de leur jugement. Ça veut dire, aussi, et j’ai mis du temps à le comprendre que tu n’en as rien à foutre de les séduire ou chercher leur approbation pour exister puisque tu es là, tu existes et tu te fous de leur plaire, ou de les mettre en colère. T’as confiance. T’es libre. donc t’es lesbienne. je rejetais cette lecture parce que je trouvais ça miso, mais finalement, ils avaient bien tous raison.

Et comment on exploite, sans la peur, hin ?

Tu les regardes en face, et tu te marres quand ils tentent un coup de drague, et ça les fait marrer aussi, ces braves couillons qui savent pas comment parler autrement à une meuf que dans ce rapport de pouvoir puisque c’est comme ça que ça doit se passer, que ce soit au bureau, au bar ou dans la rue. Des fois, j’ai vu le soulagement aussi à pouvoir déconner tranquillement. Si on nique, on nique et ça sera avec plaisir à ce moment-là et on l’aura voulu tous les deux, mais c’est pas là l’important. L’un d’eux est devenu un compagnon de banc au parc, d’ailleurs et là où c’est drôle c’est que c’était le plus insistant. Mais les jours passants et nos rencontres se multipliant c’est devenu autre chose : des fois il me courait après quand je l’avais pas vu juste pour papoter, il me demandait des nouvelles, on parlait du travail, de l’ennui et du parc la nuit. C’est devenu mon pote de banc, et j’ai trouvé ça vraiment chouette.

Et puis ces mecs, à force de me prendre pour une goudou, m’ont fait cogiter sur tout ça. Et puis l’anarchie, qui m’a fait reconsidérer les gens différemment, avec tous en eux la possibilité d’autre chose, cette possibilité grisante que cette autre chose n’est pas à attendre mais déjà là, qu’il n’y aura pas de grand soir, un jour, peut être, mais un très beau aujourd’hui. Et le fait que tout ça ne s’apprend pas, mais se répand, aussi. Tout ça aussi je l’ai vu dans les gens, ce qu’ils portent en eux: la liberté et la révolte, c’est ce que j’aime plus que tout et ça n’a rien de genré.

Et là toutes les petites bulles sont remontées à la surface, toutes les fois où j’ai été estomaquée et fascinée par des meufs de mon entourage, de leur liberté, de leur fragilité et de leur révolte qui donne envie de rouler des pelles. C’est pas comme si on me l’avait glissé à l’oreille à peu près 154235 fois, hin. Voilà. C’est un non-évènement, c’est l’eau qui mouille, le fil à couper le beurre, c’est un bête coming-in: vazy ma vieille, c’est pas que les mecs dispensés de sport et révoltés que t’aimes, bougre d’andouille, c’est l’humanité en eux, et tout ça tu le vois chez des meufs et tu es attirée tout pareil.

C’est l’épiphanie idiote que si le féminisme rend logiquement plus proche des femmes, l’anarchie a ce petit truc en plus, séduisant et certes performatif, mais incroyablement efficace: tu as déjà ça en toi. C’est un bon diable encore, qui me dit: eh, banane, toi qui aime tant la liberté et tend, petit à petit, à en gagner toujours plus, t’as un truc, là, sous le nez que tu peux faire sauter fastoche et qui me tend la dynamite avec un grand sourire. Et faire péter des prisons, c’est un peu mon dada, ma marotte frustrée. voilà, une de moins me concernant, allons-y pour les autres, un peu moins encombrée, un peu plus légère.

Merci le lobby, merci les mecs de la rue, merci l’anarchie. Je suis bi, si ce n’est lesbienne, en tous cas c’est pas tellement le genre qui m’importe là dedans.

Satan le voulait de toutes façon, c’était contractuel, j’étais obligée, et je l’affirme avec bonheur et joie, un peu féroce, certes.

On se refait pas.

Dessinatrice, Antifasciste, Sataniste https://tanx.fr/bloug/

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