"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Une journée dans sa tête

in Chroniques de la violence brune/Instants by

Il faut que j’écrive, je me suis dit en sortant du procès de Marsault et de ses deux acolytes jugés pour harcèlement contre Mégane Kamel. Cette journée du 7 décembre aura été un enchaînement de réflexes et de réactions instinctives, de débordements, d’angoisses, et de stupéfaction.

Aujourd’hui, quelques jours plus tard et la pression étant retombée, je tourne et retourne cette idée en buvant des litres de café. Écrire, oui mais pour dire quoi, comment, à qui ? Les questions habituelles mais dans ce cas particulier les enjeux et le trouble sont plus grands.

Parce que je sens que c’est un piège, d’écrire sur ce que j’ai pu vivre, moi, Tanx dans cette salle de procès où Marsault était jugé, lui, et a voulu accrocher mon attention particulière à plusieurs reprises. C’est un piège parce que ce procès n’était pas le mien, cette histoire n’est pas la mienne, j’étais là pour faire bloc, j’étais là parmi d’autres, et je n’avais pas réellement pris conscience de l’enjeu de ma présence, j’étais aux côtés de mes camarades et compagnons, féministes et amiEs de Mégane, et pour Mégane. À aucun moment avant que ce procès ne commence je n’avais réalisé ma place particulière. Moi qui pensais venir en simple meuf, je me suis rendue compte que j’étais là aussi en tant qu’autrice, en tant que Tanx, en tant que cible.

Quand Marsault m’a saluée, je n’ai pas réalisé encore.

Quand il est venu s’asseoir juste à côté de moi non plus.

Je me suis levée, instinctivement, et une camarade a pris ma place, courageusement.

Quand il a commencé à parler de moi à la juge, se grillant totalement en avouant avoir recommencé le harcèlement juste pour pouvoir dire que j’étais une confrère, j’ai été totalement sciée. Espantée comme disent les sudistes. Sidérée. Risquer gros sans s’en apercevoir parce qu’on veut plus que tout être reconnu comme auteur.

Ce que ça implique est vertigineux et me tord le bide, et même si ça vient d’un connard près à tout pour asseoir sa domination et qui ne regrette rien, parce que ce truc là me parle évidemment. Je sais ce qu’il a fait, je sais ce réflexe, je sais ce qui l’a poussé et c’est ce qui l’a coincé aussi dans le rôle de son propre personnage. La reconnaissance d’un public c’est une chose mais la reconnaissance de pairs une toute autre. C’est un marqueur de classe, ce respect de la fonction, le rappel même de cette fonction, moi qui la rejette et refuse toute appartenance à une quelconque corporation et ai aussi vécu cet écartement pour mes positions anticapitalistes, antifascistes et féministes, Marsault rêverait d’y être accepté, en tant qu’auteur légitime, comme un égal parce qu’il en est tenu écarté par ce milieu qui est le mien aussi malgré tout.

Pas pour les raisons qu’il croit cependant et pas pour les raisons que ce milieu croit non plus. Si beaucoup se targuent d’avoir vu chez Marsault les idées nauséabondes, ça ne les empêche absolument pas de rester aveugles à d’autres pas vraiment plus recommandables. On a pu lire chez des auteurs que « oui certes c’est un facho mais surtout c’est un mauvais auteur ». L’article de J-N. Lafargue qui avait beaucoup circulé m’avait plongée dans un malaise profond, allant chercher les détails pour appuyer à quel point Marsault est un mauvais dessinateur. Un prof qui corrige une copie, une hiérarchie qu’on rappelle. Le stylo rouge humiliant et la mauvaise note soulignée 3 fois.

Si tu veux être tranquillement d’extrême droite dans ce milieu et être publié sans qu’on y voit le moindre problème c’est tout à fait possible, il te faut avoir acquis ou avoir ce truc de classe: avoir réussi à sortir de représentations évidentes et d’un trait sous influence, une éducation spécifique au dessin.

Ce que Marsault n’a pas, autodidacte et n’ayant pas baigné dans un milieu nourri d’images autre que ce qu’il a aimé sans réellement en saisir l’essence. Ce qui permet aussi à mes pairs de ne parler que de style et de BD quand il est question d’autre chose et de rester sourds aux propos.

Ce qu’a fait Marsault à ce procès c’est chercher à dire qu’il est auteur et qu’il est un bonhomme, qu’il assumait sa violence et son travail, à maintes reprises. Et il serait idiot de lui refuser ce statut: c’est un auteur, et il sait manier la BD pour dire ce qu’il a à dire, il est adroit et c’est dangereux de croire qu’il ne sait pas faire.

La question de savoir si Marsault est auteur est primordiale, c’est aussi ce qui permettrait à ce milieu de voir enfin les enjeux de classe, antifascistes, féministes. Le style et le propos sont certes deux choses différentes (et encore) mais qui interagissent constamment dans la BD, c’est le propos même de la BD et c’est dingue de devoir le rappeler.

On pourrait redessiner des planches de Marsault dans un autre style graphique et en tournant ça légèrement différemment et être publié, tranquillement, dans des revues et chez des éditeurs non assimilés à l’extrême droite. J’ai lu tant de propos similaires chez des auteurs en vue bien souvent, mais ils sont en place et bénéficient des bons réseaux et c’est toute la différence.

La preuve en est que si ça faisait un moment qu’on parlait des propos de Marsault en essayant d’alerter des gauchistes qui le partageaient sur le danger qu’il représentait, ça n’a été entendu qu’au moment où il a commencé à écrire sur ses idées et que son appartenance à l’extrême-droite était devenue évidente. L’identification de ce dessinateur comme facho n’est pas tellement une bonne chose à partir du moment où il a fallu qu’il le dise clairement pour qu’on se décide enfin à le voir: les idées qui le portaient étaient des idées fascistes bien avant qu’il ne se dévoile totalement.

Pour Marsault, Mégane n’est rien. C’est une femme isolée, qui n’est pas autrice, qui n’a pas de célébrité, qui n’est pas importante. Ce n’est pas grave pour lui d’écraser, d’humilier, de menacer, de mener une femme au suicide, il l’assume, ne regrette pas et distingue la violence physique de la violence verbale, parce que c’est la violence préconçue du prolétaire, celle dont on chante les louanges actuellement.

Ce que Mégane a vécu est autrement plus violent parce qu’elle n’avait pas ce statut d’autrice ou de personnalité, elle n’avait pas de public, elle était seule face à cette brutalité et parce que les menaces la visaient elle, dans sa chair, il n’est pas question de microcosme et de solidarité de classe intellectuelle pour de simples militantes et surtout pas des militantes féministes et antifascistes.

Le courage de Mégane à avoir mené tout ça jusqu’au bout est incommensurable, le courage des femmes à refuser à la fois le masculinisme et le fascisme n’est pourtant rien aux yeux de la plupart. On sort ses couilles contre d’autres couilles, et ce cercle ne sera jamais brisé tant qu’on ne verra pas la virilité pour ce qu’elle est. Une violence insupportable. Fasciste.

Nous avons rejoint Mégane après cette journée étrange, et nous nous sommes embrassées. À ce moment là j’ai senti comme avant dans la journée la solidité de notre solidarité à nous et l’élan qu’elle donne, qu’on continue de construire aussi pour contrer, encore et encore, ces salopards qui souhaitent notre mort pure et simple à nous autres minorités.

On est encore là, on reste debout, et on vit.

Dessinatrice, Antifasciste, Sataniste https://tanx.fr/bloug/

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