"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Mémoire de la Shoah: un sondage problématique

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La publication le 27 novembre par CNN d’un sondage portant sur l’antisémitisme dans plusieurs pays européens a entraîné de nombreuses réactions quant aux résultats. Un élément en particulier a attiré l’attention en France: selon ce sondage près d’un français sur cinq ignore ce qu’est la Shoah. Le chiffre a été particulièrement commenté.

Pourtant ce résultat interpelle. La prise en compte de la part de personnes déclarant ignorer ce qu’est l’Holocauste parmi les résultats recueillis dans les différents pays européens (sept au total) sur lesquels le sondage a porté offre une perspective globale, permettant de mettre en lumière plusieurs choses et d’interroger cette statistique concernant la France.

Table 49 : How much would you say you know about the Holocaust?
Pourcentage par tranche d’âge ignorant ce qu’est l’Holocauste

18-34 ans 35-54 ans 55 ans et +
France 19,75% 5,52% 1,64%
Autriche 11,95% 4,96% 0,82%
Allemagne 5,17% 6,81% 1,47%
Hongrie 1,13% 1,06% 0,27%
Pologne 4,17% 2,73% 0,25%
Royaume-Uni 5,87% 2,9% 0,64%
Suède 4,17% 2,73% 0,25%

 

Tout d’abord quatre pays présentent des résultats sensiblement identiques : Royaume-Uni, Suède, Pologne et Allemagne, en particulier en ce qui concerne la tranche d’âge 18-34 ans, dont de 4 à 6% disent ignorer ce qu’est l’holocauste, ce qui constitue une proportion relativement faible et qui semble être la « norme ». En revanche trois résultats sur cette même tranche d’âge semblent particulièrement anormaux: la France donc, de même que l’Autriche qui présente un pourcentage d’ignorance élevé, et a contrario la Hongrie, qui se distingue par un taux particulièrement faible.

L’institut ne souhaite pas expliquer comment il a formulé ses questions

Le sondage a été publié, tant en ce qui concerne les résultats généraux que les résultats par pays. En revanche on ne dispose pas du questionnaire auquel les sondés ont été soumis. Sollicité à ce sujet, l’institut de sondage ComRes nous a répondu ne pas vouloir communiquer la manière dont la ou les questions permettant d’établir cette donnée ont été formulées. Nous ignorons donc si la connaissance de l’événement a été établie par le recoupement de différentes questions, ou alors si elle provient d’une question directe telle qu’elle apparaît dans les résultats : « à quel point diriez-vous avoir des connaissances sur l’Holocauste ? » (« How much would you say you know about the Holocaust ? »).

Or c’est sans doute là que réside l’explication: conçu en Angleterre, le questionnaire a probablement été élaboré en anglais et traduit en français, en conservant le mot holocauste. Il se trouverait donc un biais essentiel dans la formulation de la question, en recourant au terme « holocauste » en lieu et place de celui de « Shoah », qui est prédominant en France depuis plus de deux décennies. D’ailleurs les dépêches et articles ayant repris l’information en France présentent l’incongruité de parler tous de « l’Holocauste », terme presque tombé en désuétude en France, tant celui de Shoah l’a supplanté.

Or quoi de plus normal que d’ignorer la signification d’un terme qui n’est plus en usage ?
D’ailleurs la comparaison avec les autres classes d’âge renforce cette idée d’un biais méthodologique. Là où pour tous les pays (sauf l’Allemagne, nous y reviendrons) on constate une décroissance de moitié de cette ignorance entre chaque classe d’âge, en France celle-ci se trouve divisée par 4… On passe de 19,75% à 5,52%.

La Shoah occupe toute sa place tant dans l’éducation nationale que dans la société

Un tel gouffre n’a aucune explication logique: la Shoah, puisque c’est ainsi que l’événement est appelé en France, n’est pas passée sous silence et évacuée de l’école depuis 30 ans, bien au contraire. Seule une chape de plomb posée soudainement sur le sujet constituerait une explication permettant de comprendre un tel écart entre les plus de 35 ans et ceux plus jeunes. Or nul ne peut nier que la Shoah occupe une place importante tant dans la société française que dans l’éducation nationale ou dans la mémoire nationale.

La prise de conscience sur le sort des Juifs s’est manifestée dans le courant des années 1970, puis a occupé une place importante à partir des années 1980, notamment avec les procès pour crimes contre l’humanité, les années 1990 étant notamment marquées par la reconnaissance par Jacques Chirac en 1995 de la responsabilité de la France.

Les réactions, entre inanités habituelles et dénégations du problème antisémite

Le sondage sur ce point n’indique qu’une chose : 19.75% des 18-34 ans ignorent la signification du terme « holocauste », dont l’usage fut justement répandu en France jusqu’à la fin des années 1980 avant de s’estomper, et non l’événement à proprement parler qu’il qualifie. Pourtant les réactions à la suite de la publication de ces résultats n’ont pas manqué de fleurir, de même que les explications concernant ce taux de 19.75% d’ignorance de l’holocauste.

Si certains commentaires ont regretté cette forte proportion parmi les 18-34 ans – ce qui, si le chiffre n’était pas biaisé, serait fondé – d’autres ont en revanche entonné des analyses variées, charriant leur lot d’inanités, dont celle habituelle visant à la disqualification de l’ensemble du sondage et de ses résultats, le tout basé sur la classique dénégation d’un quelconque problème d’antisémitisme.

Autre antienne classique, ce sondage donnant une ventilation par religion des résultats, certains n’ont pas manqué de pointer que 23,24% des musulmans en France disent ignorer ce qu’est l’holocauste.

Ceci s’expliquant forcément par le supposé antisémitisme généralisé des jeunes musulmans, en particulier de banlieue, lequel antisémitisme ne pourrait découler que de l’ignorance de l’assassinat systématique des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. On retrouve ici la rengaine affirmée de façon insidieuse et insistante depuis 2002 sur la généralisation de l’antisémitisme dans cette partie de la population de notre pays, jusqu’à en faire un trait spécifique de leur culture et de leur mobilisation idéologique.

On aimerait que ces propos qui relèvent avant tout du café du commerce soient un jour étayées par autre chose qu’un ressenti ou des exemples isolés qui servent de généralités, mais en attendant une telle étude, on peut affirmer que la connaissance de cet événement n’a jamais exonéré qui que ce soit de racisme et d’antisémitisme et que s’il suffisait d’enseigner l’événement pour faire disparaître cette haine cela fait bien longtemps que l’on en serait débarrassé.

Ces analystes auraient alors pu avancer que les musulmans de France qui semblent plus méconnaître que le reste de la population le déroulement de cette histoire avaient toutes les chances de ne pas connaître le terme spécifique sur lequel ils étaient interrogés. Pour les plus vieux arrivés en France dans les années 1950 et 1960 pour travailler dans des usines, on ne voit guère où et quand ils auraient pu apprendre le sens du mot holocauste. Pour leurs enfants, le plus souvent nés du regroupement familial qui commence au milieu des années 70, leur scolarisation dans le secondaire s’est déroulée dans une école qui a vite fait de prendre ses distances avec ce terme malgré le succès de la diffusion de la série éponyme dans le cadre des « dossiers de l’écran ».

En effet, historiens et intellectuels français ont pointé le contresens qu’il y avait à nommer par le nom d’un rite religieux de purification sacrificiel pratiqué dans le judaïsme l’anéantissement dont ces mêmes juifs avaient été victimes durant la guerre. Ces débats ont notamment touché l’école et rendu rare l’utilisation du terme dans le cadre scolaire.

L’autre tarte habituelle: l’Education

Autre tarte à la crème largement reprise y compris dans les médias, le supposé échec de l’éducation en France, échec des parents comme de l’école. On apprend ainsi que si des jeunes ne connaissent pas une période de l’histoire il en va de la responsabilité des parents qui n’auraient rien transmis à leur progéniture. Étrange argumentation que celle qui entend faire reposer sur les familles l’acquisition de savoirs historiques. Cela marche aussi pour les familles qui n’auraient pas su éveiller leurs enfants à l’histoire des royaumes africains médiévaux ?

Quant à la faillite de l’école sur ce sujet on en rirait si le sujet n’était pas si grave. L’école depuis des décennies enseigne cette histoire, dans tous ses cycles. L’engagement des enseignants sur la transmission de cette histoire est incontestable comme en témoigne la multitude de projets et de sorties auxquels cet enseignement donne lieu mais aussi leur participation très souvent sur leur temps de vacances à des formations sur cette histoire afin de la dispenser plus efficacement. Mais dire cela c’est prendre à rebours les jérémiades et autres lamentations « déclinistes » sur l’état de l’école en France.

Autre explication apparue dans la suite du sondage, cette méconnaissance serait normale, relevant d’un mécanisme courant d’oubli des connaissances transmises par l’école. Peut-être que ceux qui ont diffusé de telles explications auraient dû ouvrir l’enquête avant de « commenter ». Ils se seraient alors aperçus que c’était une enquête internationale, laquelle montre avant tout des inégalités entre pays quant à la connaissance du terme holocauste, davantage qu’une ignorance de l’événement lui-même. Si le mécanisme de l’oubli était retenu cela signifierait ainsi que les élèves français oublient 4 fois plus que leurs camarades polonais…

La clé principale de compréhension de ce résultat réside finalement plus dans le vocabulaire en usage dans la société et l’école selon les générations que dans la connaissance ou non de l’événement en lui-même. Usage qui d’ailleurs dans l’école ne se limite pas au terme de génocide prescrit dans les programmes comme on a pu le lire également. Le terme Shoah est par exemple présent dans les manuels du secondaire, ne serait-ce que parce que de nombreux dossiers documentaires sont consacrés au film de Claude Lanzmann. Écrire ainsi que Shoah, prégnant dans notre société, n’est pas un mot du vocabulaire de l’école laisse pantois, comme si les enseignants ne s’étaient pas saisis du terme et de l’intérêt de son usage, comme si les professeurs d’histoire avaient un vocabulaire limité à celui des programmes…

Dès lors, un constat de bon sens s’impose: aucun autre pays européen, à l’exception de l’Allemagne, n’a entrepris un tel travail d’histoire, de mémoire et de prise en compte de son passé lié à la Shoah que la France. L’investissement en matière pédagogique n’a cessé de progresser depuis 1982. Depuis cette date, et pour la première fois depuis 1945, les programmes mentionnent le terme génocide. Il s’agit ainsi d’éviter toute relativisation de l’assassinat des Juifs dans l’ensemble des crimes de la Seconde Guerre mondiale.

Le régime de Vichy est présenté dans sa dimension antisémite, dimension que les programmes rappellent comme étant autonome vis-à-vis de la puissance occupante. De même les manuels scolaires distinguent les camps de concentration des lieux d’assassinat des juifs, rompant avec la confusion qui existait depuis la fin de la guerre sur ce point, même si le prisme par lequel celui-ci est étudié, Auschwitz, rend très difficile la mise en œuvre de cette distinction.

Les programmes qui se succèdent ensuite, ceux de 1988, ceux 1995, de 2002, de 2010 pour le lycée continuent d’inscrire soit en terminale soit en première cette question en étude, sur des bases qui ne sont pas très éloignées de celles du début des années 80. Ces programmes permettent d’autre part d’appréhender la question du génocide de façon moins « franco-centrée », à l’image des programmes de troisième qui préconisent de s’intéresser également à la Shoah à l’Est en plus de l’étude des centres de mise à mort.

Un enseignement sur les autres systèmes éducatifs européens, inquiétude sur l’Autriche

On ne comprendrait pas comment on pourrait tirer comme leçon de ce sondage que l’école en France transmet sur ce sujet moins que les autres systèmes éducatifs européens. A plus forte raison quand on compare avec la Hongrie, dont l’attitude sur cette question est autrement plus problématique. C’est justement là que le sondage soulève une question: eu égard à la politique hongroise sur le sujet, on s’explique mal que de tous les pays sondés c’est en Hongrie que l’on relève la proportion la plus basse d’ignorance sur le sujet. En outre, deux autres données méritent interrogation.

On constate tout d’abord qu’en Allemagne, contrairement à tous les autres pays, l’ignorance concernant la Shoah est plus grande dans la tranche des 35-54 ans que dans celle des 18-34 ans (6.81% contre 5.17%) puis décroit à 1.47% pour les plus de 55 ans. On peut peut-être voir là la marque, sur une partie de cette génération, de l’héritage de la RDA, où le sort des Juifs avait été évacué et tu, comme dans tout le bloc de l’Est. Mais là où les sociétés de pays comme la Pologne ou d’autres ont connu dans la décennie qui a suivi la chute du communisme une prise de conscience sur le sort des populations juives, en particulier locales, la RDA, elle, a été rattachée à un pays, la RFA, où un tel questionnement avait déjà eu lieu précédemment.

L’autre interrogation concerne l’Autriche, où le taux d’ignorance des 18-34 ans est particulièrement élevé, 11.95%. Ici le biais méthodologique ne paraît pas constituer l’explication. Certes le terme Shoah est parfois employé en Autriche, comme avec le Mahnmal für die österreichischen jüdischen Opfer der Schoah (monument pour les victimes juives autrichiennes de la Shoah), mais il ne s’agit pas du terme prédominant, loin s’en faut.

En Autriche, c’est Holocauste qui est avant tout utilisé. Et d’ailleurs, si biais méthodologique il y avait, on retrouverait le même pour l’Allemagne, les questions pour les deux pays étant dans la même langue.

Ce qui n’est pas le cas et interroge donc sur le rapport de l’Autriche avec le sujet…

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