Lycées et égalité sociale: faire grève pour une réforme radicale

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Réformer le lycée, oui mais pour faire quoi ?

Hier, une nouvelle fois, nous enseignants, enfin une partie d’entre nous (le ministère compte moins de 10% de grévistes) nous sommes mis en grève, en particulier contre la mise en place de la réforme dite Blanquer du lycée.

Baroud d’honneur ou jalon posé pour une refondation d’un système secondaire qui peine à résoudre son défi majeur, la réduction des inégalités face à la réussite scolaire, ce mouvement minoritaire doit pour nous être l’occasion de penser dans les établissements une profonde transformation du secondaire puisque le ministère ne prend même plus la peine de nous considérer comme des interlocuteurs dans les mutations que lui porte. Car nous avons bien conscience que l’école a besoin d’être transformée, et c’est là peut être le seul point d’accord que l’on peut avoir avec le ministre qui s’illusionne quand il interprète la faible mobilisation comme un ralliement à ses mesures. En ces heures de grand débat, il devrait venir visiter de façon impromptue quelques lycées et rencontrer les personnels, cela l’éclairerait rapidement sur l’ampleur du soutien dont il bénéficie…

Pas la dernière réforme, pas la première non plus

Si l’on devait évaluer la santé d’une institution au nombre des réformes subies pour tenter de lui redonner un semblant de couleur aux joues, l’Education Nationale, et le lycée en particulier, auraient tout l’air d’être moribonds. Un enseignant débutant dans le métier dans le milieu des années 90 aura appliqué jusqu’à aujourd’hui la réforme engagée par Jospin en 1990 (la classe de seconde indéterminée pour laisser le temps aux élèves de choisir leur orientation, des modules donc des groupes à effectifs réduits mis en place en lettres, mathématiques et histoire géographie) puis celle d’Allègre en 1998 ( baisse du nombre d’heures de cours, mise en place des Travaux personnels encadrés et de l’éducation civique), de Darcos en 2008 (réductions de postes drastiques, bac pro en 3 ans, volonté de rééquilibrage des filières), de Chatel en 2010 (personnalisation de l’enseignement, tutorat pour l’orientation et enseignements d’exploration en seconde pour aider les élèves à choisir leur filière de première), puis en 2015 l’éducation morale et civique qui remplace l’éducation civique, juridique et sociale.

Enfin dernier avatar mais sûrement pas le dernier, en 2019 doit commencer la mise en place de la réforme Blanquer: fin des enseignements d’exploration, fin des filières générales et mise en place d’enseignements de spécialité. Bien souvent, la réforme nouvelle efface tout ou partie de la précédente et passe par l’élaboration de nouveaux programmes. La concertation avec les familles et les enseignants sur l’évaluation de la politique mise au rebut et sur l’élaboration de la nouvelle se réduit comme peau de chagrin des années 90 à nos jours. Dans le cadre de la réforme Blanquer, les élus lycéens au conseil national de la vie lycéenne ont été beaucoup plus associés que les personnels sinon à son écriture mais du moins à son explication par le ministre, dans l’objectif d’éviter un mouvement lycéen.

Des doutes quand à l’efficacité des réformes accompagnées de suppressions de postes

C’est donc à un tourbillon perpétuel de changements, auxquels il est de moins en moins associé, que le prof de lycée se trouve exposé, changements qui lui semblent souvent peu légitimes puisqu’appuyés par des évaluations qu’il ne connaît pas ou qui lui semblent biaisées. Les ministres font d’ailleurs beaucoup pour ôter toute crédibilité à l’évaluation des politiques publiques d’éducation. Blanquer en transformant le Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) en Conseil de l’évaluation de l’école, une instance d’évaluation dans laquelle la majorité des membres sont nommés par lui-même, s’assure d’ores et déjà un satisfecit sur le court terme pour sa réforme éponyme… Mais aussi la certitude que son successeur n’aura pas à tenir compte de cette mention satisfaisante au motif que le lauréat s’est auto-félicité.

Les doutes du corps enseignant face à ces évolutions doivent aussi beaucoup au fait que chaque réforme depuis 1998 se traduit par des suppressions de postes : les objectifs économiques surdéterminent largement la volonté d’améliorer le système éducatif. Ce sont ainsi 1800 postes de professeurs qui sont appelés à disparaître à la rentrée 2019 dans les seuls lycées.

Ainsi contrairement à une vulgate fort répandue, les lycées ne souffrent pas d’immobilisme mais au contraire d’une « réformite » aigue. Celle-ci est déstabilisante pour les enseignants qui voient dans des changements essentiellement subis, un signe de l’échec ou de l’insuffisance du travail engagé précédemment. Elle est décourageante car tout cela leur laisse penser que finalement rien ne marche puisqu’il faut changer tout le temps. Elle est surtout potentiellement, une source de résignation pour nous.

Progressivement, le sentiment d’échec, celui d’être déconsidérés face à une institution qui fait le choix de ne pas nous voir comme des interlocuteurs valables, finissent par nous gagner. Comment les enseignants qui ont participé à la consultation sur les programmes peuvent-ils interpréter différemment que comme une absence de considération complète de leur expertise le fait que dans aucune discipline les projets de programmes n’aient subi de changements significatifs malgré les multiples analyses critiques ?

Et que dire de la perception par les familles et les élèves de cette façon de procéder ? Comment des familles peuvent-elles « lire » un système en perpétuelle refondation ? On en arrive même aujourd’hui à changer de modèle en plein cours de route de scolarité au lycée pour les élèves de seconde afin que sa mise en oeuvre puisse coïncider avec un calendrier électoral.

En elle-même la précipitation dans laquelle tout cela est fait est porteuse de profondes injustices entre ceux dont les familles pourront prodiguer des conseils pertinents car en capacité de collecter les bonnes informations et ceux qui seront laissés seuls face à des choix qui pourront s’avérer funestes car pénalisant ou bloquant l’accession à des parcours de formation dans le supérieur. Et comme toujours on sait très bien qui, parmi le public scolaire, va payer le prix de ce calendrier accéléré. D’ailleurs beaucoup ont déjà flairé le filon et on voit fleurir les offres de coaching payant d’orientation pour choisir la bonne combinaison d’enseignements de spécialité.

Ministre d’un Président qui entend faire entrer la France dans la modernité du XXIème siècle à laquelle trop de Français seraient rétifs, Blanquer est en train finalement de favoriser le retour en grâce du préceptorat d’Ancien Régime… Hier nous étions donc en grève contre l’application de cette réforme et nous avons profité de ce temps de concertation que nous nous sommes payés pour également discuter de ce qui pêche dans ces mesures et plus globalement de ce qui avaient pêché dans les réformes successives que nous avions appliquées.

Le sens du métier

Ce qui ressort des temps pendant lesquels les professeurs arrivent à échanger sur le sens de leur métier c’est que trop souvent justement le sens des réformes qui s’imposent à nous n’est pas très clair. Et quand nous parvenons à le décrypter, ce sens va très largement à l’encontre de ce que beaucoup d’entre nous estimons être notre mission.

Nous sommes arrivés dans ce métier à un moment où l’Education Nationale était déjà très largement massifiée. Et la réforme Jospin était déjà une réforme qui visait à répondre aux enjeux d’une massification du lycée qui ne se traduisait pas par une démocratisation, c’est-à-dire un accès à peu près équitable pour tous les élèves, quel que soit leur milieu d’origine, aux différentes filières de lycée. Très tôt d’ailleurs, les analyses ont montré que la massification se traduisait même par une dégradation de la démocratisation avec en particulier le recul de la place des enfants d’ouvriers dans les filières dites d’excellence (essentiellement la filière scientifique).

Cela signifie qu’en théorie tous les enfants de ce pays ont les mêmes droits scolaires, mais qu’en pratique cela se traduit par le maintien d’inégalités telles face à l’école que celle-ci participe à une forme d’assignation à une place déterminée en partie par la naissance. Cela se traduit également par la question de la perception du niveau moyen de nos classes.

Il n’est pas question ici de fantasmer sur un prétendu âge d’or de l’école antérieur à la massification mais de reconnaître que trop de nos élèves de lycée sont en difficulté. Refuser de le reconnaître au prétexte que beaucoup des élèves en difficulté se concentrent dans territoires de la relégation c’est le meilleur moyen de faire perdurer ces formes de discrimination que sont les inégalités d’accès aux savoirs, à l’expression écrite et orale suffisante pour réussir ses études et son insertion professionnelle et sociale, et aux diplômes qu’elle nécessite.

L’équité ou rien

Pour l’immense majorité d’entre nous les difficultés de la démocratisation ne sont pas une impasse, elles sont un défi que nous n’avons pas encore résolu.
Et c’est là que se niche notre refus de cette réforme.

Celle-ci n’a pas pour objectif de mieux faire réussir les élèves au lycée. Elle part du postulat que la réussite telle qu’on la mesurait jusque-là par l’obtention du baccalauréat est une « fausse » réussite puisque de nombreux lauréats n’ont ensuite pas le « niveau » pour éviter l’échec, en particulier à l’université.

Jusque là on peut encore être d’accord, la principale sélection se déroule en première année d’université avec des taux d’échec qui interrogent à raison sur les fragilités scolaires trop lourdes qui affectent de nombreux détenteurs du baccalauréat. Mais au lieu de se donner comme objectif de tenter de les atténuer sinon de résoudre ces difficultés la réforme Blanquer fait le choix en grande partie de les accepter et donc de pérenniser les inégalités afférentes à ces difficultés. Dans le lycée Blanquer, avec les moyens qui vont être affectés à la rentrée, la personnalisation de la réforme précédente qui était censée garantir une remédiation aux difficultés des plus fragiles va disparaître. Elle n’était pas une panacée car une personnalisation à 20 élèves n’en était pas vraiment une, mais elle était au moins une forme d’aide.

A la rentrée 2019, nous allons devoir mettre en œuvre des programmes que tous les collègues des différentes disciplines jugent, au minimum, plus exigeants que les programmes précédents. Clairement l’objectif est de hausser le niveau des élèves. Mais de quels élèves, là est la question.

Car tous ne pourront pas dans le temps très contraint des horaires dévolus à chaque matière (3h en histoire en seconde pour un programme plus lourd et exigeant que le programme précédent par exemple) se hisser au niveau qui semble attendu. A ceux qui y arriveront s’ouvriront tous les choix en première, et en particulier ceux qui permettront aux filières sélectives du supérieur de faire leur marché parmi ceux qui ressembleront comme deux gouttes d’eau aux anciennes terminales C. Aux autres s’ouvriront le choix d’éliminer en partie les disciplines dans lesquelles ils n’ont pas réussi en seconde ou pour lesquelles l’élévation de niveau attendu en première (mathématiques en particulier) est telle qu’ils préfèreront ne pas tenter leur chance. Et là aussi on sait très bien qui socialement s’auto-censure, qui ne peut pas financer l’aide scolaire extérieure à l’école. Et puis il restera toujours les soupapes de sécurité que constituent trop souvent les filières technologiques et les réorientations vers le lycée professionnel.

Construire une réforme du lycée sur la possibilité de faire des choix est possible. Mais le préalable était de conditionner le choix à l’exigence d’équité en donnant aux élèves des possibilités d’individualisation d’aide afin d’atténuer les inégalités de départ. En l’état, cette réforme prend le risque ou le pari de creuser ces inégalités en communiquant sur la plus grande diversité de parcours au sein du lycée pour la « vendre » aux parents et aux élèves qui peuvent être légitimement sensibles à cet argument.

Un autre préalable était de fixer comme règle le respect de l’équité entre les établissements et entre les territoires. Entre les établissements du public et du privé sous contrat que fréquentent assidûment les enfants des élites administratives et politiques qui devraient pourtant donner l’exemple de promotion du service public d’éducation en y scolarisant leurs enfants. Entre les établissements huppés des centres villes des métropoles et ceux fréquentés par les enfants des dominés à qui l’on donne bien peu de chance de s’adapter au nouveau lycée, entre les lycées des grandes villes et ceux des petites et moyennes villes qui n’auront guère accès au large panel de choix que le ministère présente dans sa campagne de communication.

Et là aussi, en l’absence de lien de confiance clairement construit entre le ministre et les enseignants, on est en droit de douter que ces préalables aient été respectés.