L’école au temps de l’hystérie islamophobe

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Il y a des temps dans la vie d’un pays où l’on sent que tout s’emballe, qu’une sorte d’hystérie s’installe. On a du mal à se rappeler précisément à quel moment tout à commencé à déraper, pourquoi on en est arrivé là, mais le constat est implacable Les décisions irrationnelles succèdent aux prises de parole intempestives, la concurrence entre excités et haineux emporte la raison des plus faibles, chaque événement est analysé au prisme du soupçon d’une cinquième colonne intérieure qui minerait, par son refus de disparaître par fusion et dissolution dans le corps commun, la communauté dans son ensemble.

Il semble que malheureusement nous en soyons là. Que cette séquence ait été ouverte en 1954, 1962, 1973, 1989, 2001, 2004, 2012, 2015 ou le 16 octobre 2020 importe peu. S’évertuer à trouver l’événement autour duquel se cristallisent les tensions formidables et la détestation de tous contre tous qui semble nous agiter c’est la marotte de ceux qui de Cnews aux plus hautes sphères de l’État pensent que trouver un point de départ permettra de désigner un ennemi clairement identifié, s’exonérant par la même de toute réflexion profonde sur les raisons structurelles qui empêchent un modèle qui a l’ambition de permettre la réalisation d’un progrès politique, économique et social pour tous.

Et l’on peut légitimement penser que lorsque cette agitation continuelle, ces conflits, cette haine touchent l’école, qu’ils prennent pour cadre l’école, qu’ils visent une partie des élèves de cette école, nous ne sommes plus très loin du désastre. Bien évidemment, dans les temps les plus anciens de la querelle autour de la laïcité, l’école a déjà été le cadre d’un conflit avec la religion. Oui beaucoup des enseignants de cette Troisième République professaient l’athéisme, oui ils considéraient l’enseignement clérical comme une forme, au mieux, de demi-ignorance. Mais ils avaient un Président du conseil et ministre de l’instruction publique qui leur rappelait « vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Évangile : le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens. » Un homme qui aimait à se présenter comme un modéré, mais qui rappelait que les modérés étaient des résolus, qui savent jusqu’où ils veulent aller, les fins qu’ils souhaitent atteindre. Tout le contraire en somme de la situation actuelle.

Les débats autour de l’adoption de la loi contre le séparatisme ont donné lieu au ministère de l’Éducation nationale à une véritable course à l’échalote, pour pouvoir se présenter comme fer de lance de la lutte contre l’islamisme et pour la défense de la laïcité. Comme si la séquence qui s’était ouverte laissait trop de place au ministre de l’Intérieur et qu’il fallait trouver de quoi montrer à l’opinion et au Président qu’à l’Éducation nationale aussi on allait réduire à néant l’hydre. Jean Michel Blanquer a donc, dès le 22 octobre, désigné la gangrène islamo-gauchiste comme la maladie qui détruirait de l’intérieur l’université, sa ministre  à l’enseignement supérieur en rajoutant une couche le 14 février, sûrement persuadée que depuis octobre l’opinion avait oublié ce danger mortel et avait peut être commencée à penser que cette université crevait d’autres maladies, la précarisation de ses personnels, ses moyens en berne, son incapacité à répondre à la situation pandémique, le malaise face à la détresse des étudiants toujours plus appauvris ou d’autres fadaises inventées par des révolutionnaires d’extrême gauche.

Mais manifestement cela ne suffisait pas à occuper le terrain et il a donc fallu que Jean Michel Blanquer et Marlène Schiappa nous trouvent une autre manifestation de l’islamisme qui s’évertuerait à refuser la laïcité de l’école en poussant les jeunes filles de confession musulmane à obtenir des certificats médicaux de complaisance d’allergie au chlore pour échapper aux séances de piscine dans le cadre des cours d’EPS. Il a fallu la chercher loin cette idée pour occuper le terrain médiatique, très loin, dans un pays où les piscines sont fermées depuis septembre 2020 pour cause d’épidémie… La chercher jusqu’à une note pondue par le conseil des sages de la laïcité en mars 2020 sur le sujet, sans que bien évidemment ce phénomène soit quantifié ou que son lien avec une quelconque pratique religieuse que ce soit avérée. Mais ce n’est pas grave, dans l’hystérie islamophobe il faut pouvoir prendre sa part et montrer que courageusement, contrairement aux collabos gauchistes, on sait monter au front. Et si l’on n’a que des histoires de piscine et de jeunes musulmanes qui refuseraient de se mettre en maillot de bain à se mettre sous la dent, cela fera bien l’affaire. Après tout sur Cnews et ailleurs on arrive à déclencher des tempêtes racistes avec moins que cela.

Bon, comme on n’a aucun chiffre à donner, que tous les enseignants interrogés, les syndicats enseignants, classés à droite comme à gauche, regardent éberlués le ministre lancer une nouvelle grande offensive pour défendre la laïcité, singeant Don Quichotte à l’assaut de ses moulins, on va lancer une enquête. Quelles peuvent être les conclusions d’une enquête de ce genre ? Des inspecteurs vont venir interroger des élèves et des profs d’EPS. Ils vont dire quoi ? Quoi d’autre de ce qui se dit depuis que je suis enseignant sur ce sujet ? Que des élèves, majoritairement des jeunes filles, effectivement esquivent la piscine. Que cela se produit de partout, quelle que soit la classe sociale, l’idéologie religieuse supposée des élèves, que les enseignants qui discutent avec ces collégiens et lycéens ont en face d’eux des élèves dont le rapport à leur corps et tout sauf simple, que le fait d’être en maillot de bain dans un groupe de 25 les angoisse.

J’enseigne depuis 2002 dans un lycée très favorisé où les élèves supposés musulmans sont extrêmement minoritaires, pourtant les dispenses de piscine sont légions, et facilitées par le nombre important de médecins parmi les parents d’élèves ou les relations entre les parents du lycée et des médecins. Bien sûr, quand on cherche on trouve. Ici ou là les Clouzeau de l’Éducation nationale vont trouver des élèves qui justifieront leur refus de participer aux activités de piscine pour des motifs religieux. Et ? Qu’est-ce que cela représentera en terme quantitatif par rapport aux autres cas ? Qu’est-ce que cela représente dans les atteintes quotidiennes à l’application des valeurs et des principes républicains, qui ne se limitent pas à la laïcité faut-il le rappeler, à l’école ? Que restera-t-il dans l’opinion de cette « querelle » ridicule dans quelques semaines à part l’idée qu’il n’y a pas de fumée sans feu ? Le ministre est-il à ce point en décalage avec la réalité vécue par les enseignants et les élèves qu’il attendrait d’autres conclusions ? Sûrement pas.

Et c’est justement là le signe que la gangrène raciste et islamophobe ne fait que progresser au sein de l’école, quand chaque fait qui touche l’école, et ce depuis très longtemps parfois (qui même en tant qu’élève n’a pas connu une ou des camarades esquivant la piscine ?), n’est plus vu, analysé qu’au prisme du religieux, des problèmes que poserait un islam qui ne pourrait qu’empêcher les élèves partageant cette culture ou cette foi de suivre une scolarité en adéquation avec les principes républicains.

Il nous reste à donner notre réponse à nous enseignants. Nous faisons ce métier par passion d’une discipline mais aussi par goût pour le service public, par engagement au service d’un modèle politique républicain dont nous partageons les valeurs et les principes. Toutes les valeurs et tous les principes. Appliquer le principe de laïcité, le faire respecter va de soi pour nous. Comme de veiller à ce que notre enseignement permette de réduire les inégalités d’accès aux savoirs et d’émanciper nos élèves. Et nous savons très bien que cela ne passe pas par des postures martiales, par des appels à la délation, par la désignation d’une minorité comme cause des fractures sociales et culturelles qui fragilisent aujourd’hui l’école. Il est hors de question pour nous de passer du hussard en costume noir au Maigret en slip de bain.

Sans faire d’analogie douteuse, l’histoire nous apprend que des emballements cela existe et ce jusqu’au cœur d’administrations républicaines. Quand cela ce produit, il nous reste la désobéissance. Une désobéissance qui doit palier à un impératif, celui de la protection de nos élèves qui n’ont pas à être jetés en pâture à une partie de l’opinion toute gagnée déjà par des idéologies nauséabondes.