"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

L’échec programmé des classes populaires, le lycée selon Blanquer

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Maîtriser la communication est sûrement essentiel pour faire de la politique mais cela ne peut en rien constituer une politique publique en soi, encore moins en matière d’éducation et d’école. Jean-Michel Blanquer est sûrement un expert de la communication politique, à tel point qu’il arrive à vendre dans l’opinion et chez les parents une réforme portée essentiellement par les vertus en partie conservatrices du mérite comme si elle allait se traduire dans les faits par une égalisation des chances.

Dans un entretien au journal du dimanche il réaffirme que sa réforme du lycée va permettre de réduire les inégalités dans ce cycle. On s’attend à la lecture du titre de l’interview à l’exposé des inégalités qui frappent Les élèves du secondaire encore aujourd’hui. Que nenni. La seule inégalité que le ministre met en avant c’est le fait que tous les établissements jusqu’à présent ne proposaient pas l’ensemble des filières du bac général et que finalement grâce à sa réforme l’offre scolaire sera diversifiée dans un nombre plus important d’établissements.

L’Ecole pour ne pas reproduire les inégalités

Si les principales inégalités qui touchent le secondaire aujourd’hui s’étaient nichés dans le fait que des élèves n’avaient ici pas accès à la filière littéraire et à d’autres endroits n’avaient pas dans leur lycée de secteur l’option sciences de l’ingénieur de la terminale scientifique, on aurait pu finalement porter le jugement que notre école ne se portait pas aussi mal que cela socialement parlant… Le problème c’est que l’étendue des inégalités qui frappe l’école aujourd’hui va bien au-delà de ce que notre ministre met en avant dans la presse.

Dans un pays comme la France où la reproduction sociale se maintient à un niveau très élevé, et ne diminue quasi plus, depuis la fin des “30 glorieuses”, l’école reste envisagée comme le principal moyen pour réduire cette reproduction sociale. Cette école reste marquée par de profondes inégalités sociales entre ceux qui sont « bien nés » et ceux qui ont eu beaucoup moins de chance à la naissance. Il suffit de lire un minimum de sociologie de l’école et d’histoire de l’éducation pour se rendre compte du constat du maintien de ces inégalités scolaires.

continuent à échouer à l’école les enfants de ceux qui ont échoué précédemment

La massification scolaire qui commence avec la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans en 1959 ne s’est pas traduite par une véritable démocratisation de l’école. D’abord parce que trop d’élèves sortent de notre système scolaire sans aucun diplôme ou seulement avec le brevet. La sociologie de ces exclus de la réussite scolaire est évidemment très marquée par la sur représentation massive des enfants de non diplômés.
Autrement dit continuent à échouer à l’école les enfants de ceux qui ont échoué précédemment.

“Tout le monde” n’obtient pas le même bac en France

Bien évidemment beaucoup plus d’enfants d’ouvriers accèdent aujourd’hui au lycée que dans les années 60. Mais la déperdition des enfants des classes populaires entre le collège et les lycées généraux et technologiques reste très importante. Si en 2011, les enfants d’ouvriers représentaient 28 % des collégiens, il ne représentaient plus que 19 % des lycéens des baccalauréats généraux et technologiques. Cette déperdition ne touche évidemment pas les enfants de cadres qui voient leur poids statistique s’accroître entre le collège et les classes du lycée général et technologique.

On entend souvent dire que tout le monde désormais obtient le bac en France, ce qui est statistiquement faux et socialement permet de cacher des formes de ségrégation scolaire dans les lycées. Le baccalauréat obtenu par les fils d’ouvriers reste très largement le baccalauréat professionnel. Seuls 15 % des élèves de terminale générale ont un père ouvrier contre 36 % des élèves de baccalauréat professionnel. La filialisation entre baccalauréat général, baccalauréat technologique et baccalauréat professionnel a permis de repousser après le collège unique la mesure des inégalités mais n’a en rien supprimé les inégalités face a l’école. Les conséquences de ces inégalités au lycée se retrouvent bien évidemment ensuite dans le supérieur.

Rien n’est prévu pour faire accéder socialement de façon plus équitable, à proportion de leur importance dans la société française, les enfants des classes populaires aux filières que les dominants considèrent comme essentielles à la réussite de leurs propres enfants

Si les enfants des classes populaires sont aujourd’hui très nombreux à accéder à des études supérieures il n’en reste pas moins que les études supérieures des enfants d’ouvriers ne sont pas les mêmes que celles des cadres. Ses études sont souvent plus courtes, elles passent beaucoup moins souvent par la fréquentation des « grands établissements » et en particulier des classes préparatoires. D’ailleurs statistiquement les filières réputées d’excellence en post bac sont encore plus cloisonnées socialement que les filières prestigieuses du baccalauréat général.

Face à ce sombre constat du poids trop persistant des inégalités sociales dans le déroulé des cursus scolaires, la réforme du lycée proposée à la rentrée 2019 répond-elle un tant soit peu au défi que devrait constituer la réalisation de la démocratisation du lycée et donc de l’enseignement supérieur? À aucun moment. Rien n’est prévu pour faire accéder au lycée général de façon plus équitable les enfants de dominés, rien n’est prévu dans le lycée général pour faire réussir aussi bien les enfants des classes populaires que les enfants de cadres. Rien n’est prévu pour faire accéder socialement de façon plus équitable, à proportion de leur importance dans la société française, les enfants des classes populaires aux filières que les dominants considèrent comme essentielles à la réussite de leurs propres enfants et à la perpétuation de leur position de domination économique, sociale et politique

Des moyens pour casser l’endogamie, pas pour permettre aux élites de se sélectionner au mérite

Cette réforme construit essentiellement sur l’idée que ceux qui veulent le peuvent se traduira par une plus grande rigidité de la stratification sociale au pire, et au mieux par la perpétuation des inégalités scolaires existantes aujourd’hui. On continuera à mettre en avant les exemples minoritaires de ce qui issus des classes populaires ont dérogé au parcours de leurs semblables, on continuera à se gargariser des 2 % de fils d’ouvriers qui intègrent les classes préparatoires, mais pour le reste on attendra.

Que de temps perdu une nouvelle fois et que de frustration scolaire encore imposée, toujours aux mêmes. Des mesures permettant de construire une école et un lycée moins inégaux sont pourtant envisageables. D’abord en donnant comme finalité au système l’ambition de faire réussir véritablement le plus grand nombre et non pas de sélectionner une élite qui à la vue de la situation économique et sociale de notre pays ne semble pas si bien formée pour diriger, sclérosée qu’elle est par son endogamie.

Cela induit d’arrêter de donner plus de moyens à ceux qui ont déjà beaucoup de part leurs parents. Un élève de classe préparatoire, dont l’intégration dans ce dispositif sélectif a sanctionné une réussite plus grande au lycée coûte 60 % plus cher qu’un étudiant à l’université. Quand on pense que les prépas ECE et ECS servent à sélectionner des élèves pour des écoles de management privées nous ne sommes pas loin du scandale démocratique. Rien ne justifie la persistance de cette exception française et surtout pas les chiffres du ministère qui montrent très clairement la présence fantomatique des enfants des classes populaires dans ces filières. Ces moyens financiers et ces enseignants seraient bien plus utiles au service d’un premier cycle universitaire qui continue à souffrir d’un sous encadrement et d’un nombre d’heures de cours dispensées ridiculement bas par rapport à ces classes.

La fin de l’école schizophrénique

Cela passe aussi par une réflexion sur l’école pour qu’elle participe véritablement à l’émancipation des plus fragiles en les amenant à dominer ce qui fonde la liberté et la possibilité d’être acteur des processus de décision, savoir s’exprimer, argumenter, raisonner, prendre le temps et les moyens nécessaires pour faire acquérir ces compétences qui sont essentielles dans les processus de sélection scolaire et professionnelle ensuite.

Et donc ne plus accepter que l’école soit un lieu schizophrénique dans lequel nous sommes censés transmettre ces compétences mais en emprisonnant ce travail dans des programmes infaisables, s’il faut véritablement avoir pour objectif les très beaux préambules introductifs qui les accompagnent, avec des classes à 36. On réorganise le fonctionnement du travail dans les classes pour permettre aux élèves de réfléchir et produire et on évalue nos élèves sur ce travail scolaire qui s’écarterait du bachotage et du râbachage. On rédige des programmes de quelques lignes fondés sur la confiance accordée aux équipes. On transforme le statut des enseignants donc nos fonctions et notre manière de fonctionner pour diminuer drastiquement le nombre d’élèves par groupe afin de travailler efficacement à la remédiation des carences que nous constatons tous et permettre une pédagogie moins verticale.

En échange on rémunère mieux les enseignants: il n’y a mon avis aucune autre porte de sortie à la question de la paupérisation des enseignants, non pas parce qu il n’y aurait pas d’argent en France mais parce que l’opinion n’acceptera pas d’augmentation sensible de nos salaires sans transformation de notre temps de travail. Enfin si le mérite existe et doit être récompensé il faut arrêter d’en surjouer les mérites. Cela reste le meilleur moyen de s’excuser de l’échec massif des enfants des classes populaires en faisant porter sur eux et leurs familles le poids de la responsabilité de l’échec. Notre système doit favoriser l’équité et pas seulement l’égalité quitte a remettre en cause la façon dont nous envisageons notre modèle national et l’organisation de notre école.

En un peu moins de 2 ans ce ministère ne semble avoir pris qu’une seule mesure qui aille dans ce sens, le dédoublement de classes de CP du réseau d’éducation prioritaire. On distribue les moyens dans les établissements en tenant compte très fortement des caractéristiques sociales des établissements. Et que sais je encore. Si réduire effectivement les inégalités face à la scolarisation au lycée et donc dans le supérieur avait été vraiment la priorité de ce ministère, il aurait proposé bien autre chose que cette pâle copie.

Le thème des inégalités n’est utilisé donc utilisé par le Ministre que comme un paravent en direction de l’opinion et des parents afin de justifier les mesures prises et faire passer ceux qui contestent pour les éternels mauvais coucheurs d’une administration incapable d’accepter les évolutions nécessaires.

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