"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

La question de l’enseignement de l’arabe, entre postures racistes et justifications utilitaristes à côté de la plaque.

in Chroniques de la violence brune/Ecole/islamophobie/Laïcité/Mémoires Vives by &

La question de l’enseignement de cette langue dans le système scolaire français est devenu un marronnier depuis déjà bien trop longtemps. À intervalle régulier, l’opinion est secouée par le surgissement de ce débat, souvent à l’issue de l’initiative d’une ou d’un ministre de l’éducation nationale proposant de faciliter l’enseignement de cette langue. En 2016 comme en 2018 et encore aujourd’hui, ceux qui s’émeuvent de cette initiative ne cachent même pas le racisme autour duquel leurs éructations se construisent. Et ils racontent à peu près tout et n’importe quoi pour fustiger cette mesure. Pour ces éminents connaisseurs de l’école et du destin des enfants d’immigrés, cet apprentissage favoriserait le communautarisme. Comme si la possibilité offerte à des enfants ou petits enfants d’arabophones d’apprendre à l’école la langue de leurs ascendants allait immédiatement précipiter toute cette marmaille vers les classes de langue arabe. Réflexion digne d’une moule, mais on ne sera guère étonné de la part de Ménard et consorts.

Un petit décentrement sur les choix linguistiques des descendants d’Italiens ou d’Espagnols leur aurait suffi pour ne pas raconter n’importe quoi. Combien sommes-nous à ne même pas avoir envisagé d’apprendre à l’école une langue qui nous rattachait immédiatement à notre altérité ? Combien il a fallu de détours aux descendants d’Italiens de seconde ou troisième génération, ce qui est la situation de la grande majorité des élèves éventuellement concernés par cet enseignement de l’arabe aujourd’hui, pour s’intéresser à la culture et à la langue italienne autrement qu’à travers la composition des repas familiaux dominicaux ?

Seconde assertion des contempteurs de cette mesure, là aussi complètement stupide, l’apprentissage de la langue arabe par des descendants d’Arabes n’aurait aucune incidence positive sur leur destin scolaire et professionnel (Nous trafiquons un peu leur prose, car eux généralement disent “l’apprentissage de l’arabe ne va pas permettre à ses immigrés de s’intégrer”). Là aussi on ne peut que souligner la bêtise sans bornes de ce type de posture. À combien de jeunes filles et de jeunes garçons issus de l’immigration espagnole ou italienne l’apprentissage de la langue de leurs parents à l’école de la république a permis d’amorcer un processus d’ascension sociale, ne serait-ce que par le fait de devenir plus tard enseignants de cette langue? Combien avons nous vu de Rossi ou de Sanchez dans les listes de professeurs de nos collèges et lycées ? Permettre à des élèves issus de l’immigration arabophone d’apprendre leur langue c’est surtout retourner, enfin, un stigmate en leur faveur en leur donnant la possibilité d’appuyer leur parcours scolaire sur un avantage, l’avance qu’ils et elles peuvent éventuellement avoir sur le niveau moyen attendu dans cette matière quand ces élèves ont pu commencer à pratiquer cette langue dans leur milieu familial.

Un peu comme les enfants de cadres sup qui peuvent bénéficier de la connaissance de l’anglais de leurs parents ou de parcours d’expatriation pour valoriser leur réussite scolaire… C’est permettre à des jeunes filles en particulier de réussir des parcours d’excellence en s’appuyant sur l’avantage que peut constituer l’apprentissage et l’évaluation d’une langue pratiquée dans le milieu familial pour décrocher des orientations inenvisageables sans cela. C’est peut être cela qui les gêne tant d’ailleurs, que ces élèves puissent retourner un stigmate en un avantage pour grimper socialement, échapper à des destins sociaux de dominés en valorisant ce qui est pour ces racistes une tâche d’infamie éternelle. A moins que la seule présence de l’arabe à l’école ne soit pour eux un signe supplémentaire du grand remplacement qu’ils fantasment.

Sortir de ces crises d’hystérie régulières passera aussi par d’autres justifications que celles servies par les présidents et ministres de l’éducation nationale successifs. Non l’arabe ne doit pas être enseigné pour lutter contre l’islamisme. Cela n’a strictement aucun sens. Penser que quelqu’un qui veut trouver dans le coran la justification au djihadisme ne le trouvera pas parce qu’il lit parfaitement l’arabe c’est ne rien comprendre à l’usage des textes religieux, quels qu’ils soient, par des radicaux. C’est comme penser que la traduction en langue vernaculaire de la bible au XVIe et donc son plus grand accès aux fidèles avait eu une quelconque issue pacificatrice sur le conflit religieux entre catholiques et protestants. C’est réduire cette langue à sa seule dimension coranique et de nouveau enraciner que l’arabe se confond avec le musulman.

Ces politiques savent ils que des chrétiens sont arabes ou que de nombreux arabophones ne lisent pas et ne liront jamais le Coran ? Il n’était pas difficile de rappeler que les débats autour de l’enseignement de la langue des immigrés ont été constants en France depuis le XIXeme, que les xénophobes de ce temps là s’étranglaient à l’idée que des petits ritals puissent apprendre l’italien en France, que les enseignants de cette langue constituaient une sorte de lumpen prolétariat de l’école mais que pour des raisons éminemment politiques de rapprochement franco-italien cette question est réglée et pacifiée par l’autonomisation de cette discipline par rapport à l’inspection d’allemand et d’anglais, et la création d’une agrégation en 1900. 1900 c’est 5 ans avant la création de l’agrégation d’arabe, que de chemin parcouru pour l’italien et que de bonds constants en arrière pour l’arabe, symbole de la force du racisme .

Et ces bonds en arrière ont lieu aussi parce que tous les débats sur l’apprentissage de l’arabe ont lieu quand les gouvernements ou les animateurs du débat public veulent parler… des Arabes et en contre.

Il ne sert donc à rien de répondre en disant que c’est une langue comme une autre. C’est faux, pas en France en 2020.

De la même manière que les débats sur l’Islam ne concernent pas principalement la religion en général, les débats sur l’enseignement de l’arabe sont avant tout liés à une représentation particulière de ceux qui la parlent déjà.

Un élément très simple du débat public en témoigne : jamais l’arabe n’est évoqué autrement que comme un apprentissage… Réservé aux descendants de l’immigration arabe ou musulmane. Les apprentissages du chinois ou du russe ou de l’allemand ne sont évidemment jamais traités sous cet angle, la question étant ce qu’ils peuvent apporter à tous les élèves.

Pour l’arabe, qui figure tout de même parmi les six langues principales de travail définies par l’OIT, le débat ne porte jamais sur son utilité pour l’avenir professionnel d’un enfant, mais uniquement sur des sujets liés à sa qualité d’enfant d’immigré, à son intégration ou au contraire à sa communautarisation fantasmée. D’emblée l’on se situe donc sur un registre où la langue est dévaluée parce que ses locuteurs le sont par le racisme, au point qu’il n’est même pas envisagé que des parents non arabes puissent avoir envie de le faire enseigner à leurs enfants.

Dans ce contexte, on comprend d’ailleurs aisément que même des parents arabes n’aient justement pas envie de choisir cette option pour leur enfant et préfèrent qu’il l’apprenne à la maison, dans des associations communautaires où à la mosquée. Un enseignement d’emblée dévalorisé n’a aucune raison d’être choisi par des familles qui craignent déjà la stigmatisation sociale dans le cadre scolaire.

De plus, en opposant l’apprentissage scolaire d’un « bon » arabe au « mauvais », celui qui est transmis par la famille, par l’environnement immédiat des familles ou par les institutions de la religion qu’elles ont éventuellement choisie, le pouvoir tient de toute façon un discours profondément blessant, humiliant et guerrier où l’école devient de nouveau un outil non pas d’intégration choisie mais d’arrachement des enfants à leurs histoires et à une partie de leur culture.

Et le sujet reste finalement celui là, une amputation symbolique, un arrachement de la langue, faire de nous des serpents inoffensifs à qui on a ôté la glande à venin. Nous le faire croire aussi. Le racisme ne s’arrête pas à la génération qui ne parle plus arabe, mais celle là, on peut l’humilier en lui disant qu’elle ne connaît même pas SA langue, qu’elle défend les siens sans même savoir ce qu’ils disent. Et sur notre route, nous, les amputés symboliques, nous croisons toujours un raciste pour nous dire que LUI parle l’arabe, mieux que nous, qu’il maîtrise le savoir qu’il veut nous interdire.

La langue n’est pas en question. Ce sont les femmes et les hommes qui le sont. Exactement comme pour l’Islam. Le fantasme de l’assimilation est construit comme un processus de mutilations qui n’ont de valeur que par leur caractère contraint, par la soumission qui est exigée. Le bon Arabe est celui qui s’est tout arraché publiquement, sa filiation, son histoire, sa langue. Raison pour laquelle les débats sur l’enseignement de l’arabe interviennent uniquement dans un contexte de stigmatisation, soit étatique, soit venant du champ politique d’extrême-droite ou de droite dure.

Nous sommes actuellement dans le premier cas de figure, puisque le débat est lancé en même temps que la loi contre le « séparatisme ». Une répétition du schéma politique en apparence contradictoire lancé sous le quinquennat de Sarkozy. Celui-ci, tout en développant un discours extrêmement offensif contre les issus de l’immigration et l’Islam, déclarait aussi vouloir réhabiliter l’enseignement public de l’arabe. Evidemment, l’initiative sera un échec cuisant, et d’abord parce que les établissements ne veulent pas d’un enseignement dont ils craignent qu’il dévalorise leur réputation. En 2010, sur sept établissements sollicités par le rectorat à Paris, aucun ne se porte volontaire. Dans ce cas de figure, la carotte d’une banalisation de l’enseignement de l’arabe reste purement de l’ordre de la promesse vite fait, tandis que le bâton s’abat sans trêve sur ceux qui le parlent déjà.

Le second cas de figure se présente lorsque les forces politiques racistes imposent le prétendu débat. C’est le cas lorsque Stéphane Ravier maire du Rassemblement National interdit, en ciblant l’arabe, l’usage d’une langue étrangère entre agents des fonctions publiques, même en l’absence des usagers. Ou lorsqu’une rumeur explose en 2016 sur l’enseignement obligatoire de l’arabe dès le CP, rumeur qui survit jusqu’à aujourd’hui malgré son absolu décalage avec le réel ou peut-être justement parce qu’elle a pour fonction de l’inverser et de faire d’une langue victime d’un ostracisme unique à l’école, une menace immédiate.

Malheureusement, le prétendu débat n’est aujourd’hui qu’un élément d’une offensive raciste plus large qu’il faut tout simplement dénoncer comme telle. Quant à l’enseignement de l’arabe avant le supérieur, même les défenseurs les plus inconditionnels de l’enseignement public que nous sommes ne peuvent que faire un constat réaliste pour la France de ces prochaines années. Il restera privé, et probablement pas seulement religieux, ou associatif. En effet, une partie des issus de l’immigration sont aujourd’hui membres des classes supérieures de la société et sauront trouver les relais pour que des initiatives soutenues par des acteurs commerciaux dégagés des contingences du débat politique émergent.

Ce ne sera qu’un énième rendez-vous raté de l’école publique avec la modernité .

Tags:

PrecairE, antiracistE

Latest from Chroniques de la violence brune

Go to Top