Ghetto de Varsovie: les visages de l’insurrection, 9 mai-19 mai 1943

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Le 19 avril 1943 débute la « liquidation » du ghetto de Varsovie. Créé à la fin de l’année 1940 au cœur de la capitale polonaise, il a vu passer plus d’un demi-million de juifs. Cent mille d’entre eux y ont trouvé la mort jusqu’à l’été 1942, du fait des conditions meurtrières créées par les Allemands. A l’été 1942, dans le cadre de la « solution finale », 260 000 personnes sont déportées à Treblinka. Au mois de janvier suivant les SS reprennent les déportations, mais elles sont interrompues par les premières actions armées des groupes de résistances juives. Deux organisations coexistent. Le Żydowski Związek Wojskowy (ZZW, Union militaire juive), commandée par Pawel Frenkiel, 23 ans, rassemblant les militants des partis de droite, et la Żydowska Organizacja Bojowa (ZOB, Organisation juive de combat), où se retrouvent les militants de gauche. Alors que les ZZW et ZOB s’organisent afin de combattre les Allemands, des centaines de bunkers souterrains sont aménagés par la population. Lorsque le 19 avril 1943 les SS lancent leur opération, il reste de 50 000 à 60 000 Juifs dans le ghetto. Le ZZW (environ quatre cents combattants) et la ZOB (environ 750 combattants), ainsi que des groupes « sauvages » non affiliés, font face aux Allemands et livrent combat pendant près d’un mois.

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Deuxième partie à lire ici

9 mai 1943 – 21e jour de combats dans le ghetto

La veille Stroop a annoncé son intention de poursuivre la liquidation du ghetto jusqu’à “ce que le dernier juif soit éradiqué” et poursuit l’opération avec plus d’un millier d’hommes déployés.

Simcha “Kazik” Rotem et Ryszek Musselman, aidés par des égoutiers polonais, réussissent à pénétrer dans le ghetto pour extraire les combattants encore en vie. Ils ramènent une quarantaine d’entre eux du côté aryen le lendemain

Zivia Lubetkin, 29 ans, dirigeante de HeHalutz et du Dror, participe à la création de la ZOB, une des cinq membres de l’état-major à la tête de la révolte, rescapée de Mila 18, participe au soulèvement de Varsovie en 1944. Morte en 1978

Ela Neiburg, 29 ans, militante du Betar, médecin, participe à la défense de la place Muranowski, tuée au combat en avril 1943.

10 mai 1943 – 22e jour de combats dans le ghetto

Les Allemands ratissent à nouveau le territoire du ghetto, qu’ils contrôlent désormais, à la recherche des bunkers encore intacts. Stroop, qui continue a enregistrer des pertes parmi ses hommes, est contraint d’admettre que « la résistance offerte par les juifs ne s’affaiblit pas » et connaît de nouvelles pertes.
Alors que la plupart des unités constituées n’existent plus, des rescapés s’agrègent et organisent des groupes (Gruzowcy, les combattants des décombres) qui continuent à combattre et tentent de protéger les civils encore présents.

Eliezer Geller, 24 ans, dirigeant de Gordonia, commande les unités en charge de la défense du secteur Tobbens-Schultz, capturé à l’été 1943, déporté et assassiné le 21 octobre 1943 à Auschwitz

Tosia Altman, 25 ans, dirigeante d’Hashomer Hatzaïr, opère du côté « aryen » jusqu’en avril 1943 puis rejoint le commandement de la ZOB. Participe au soulèvement, évacuée le 10 mai, blessée, capturée par les Allemands le 24 mai, morte de ses blessures.

 

11 mai 1943 – 23e jour de combats dans le ghetto

Les opérations de destruction se poursuivent dans le ghetto et rencontrent toujours une résistance armée. A Londres Szmul Zygielbojm, dirigeant en exil du Bund, adresse une lettre-testament au président polonais Raczkiewicz et à son premier ministre, le général Sikorski :

« Des quelques 3 500 000 Juifs de Pologne et environ 700 000 Juifs qui ont été déportés en Pologne depuis d’autres pays, il n’y en avait plus, selon les chiffres du Bund transmis au représentant du gouvernement, que 300 000 en vie en avril de cette année. Et le meurtre continue sans fin. Je ne peux continuer à vivre et rester muet alors que les derniers Juifs de Pologne, dont je suis le représentant, sont assassinés. Mes camarades du ghetto de Varsovie sont tombés les armes à la main lors de leur dernière et héroïque bataille. Il ne m’a pas été permis de mourir comme eux, avec eux, mais ma place est à leur côté, dans leur fosse commune. […] Peut être que ma mort aidera à briser l’indifférence de ceux qui ont la capacité de sauver maintenant les Juifs polonais encore vivant ». Il se suicide le lendemain

Szmul Zygielbojm, 48 ans, militant du Bund, secrétaire général du syndicat des métallurgistes juifs et membre du comité central du Bund, membre du Conseil national du gouvernement polonais en exil à Londres, mort le 12 mai 1943 à Londres.

 

12 mai 1943 – 24e jour de combats dans le ghetto

Les Allemands procèdent à la destruction du “petit ghetto”, rue Prosta, situé à 1,5km du ghetto central. Plus d’une centaine de personnes sont exécutées, sans doute en partie des combattants. Les 663 personnes capturées sont elles déportées à Treblinka dans la soirée, ainsi probablement que celles prises les jours précédents,
Lorsque dans la soirée Stroop écrit son rapport quotidien, il indique ignorer “combien de juifs ont péri dans les flammes, aucune information n’ayant pu être obtenue à ce sujet car l’incendie battait toujours son plein quand la nuit est tombée”
Cette même nuit, un raid aérien soviétique frappe Varsovie éclairée par les flammes de l’incendie qui ravagent le “petit ghetto” de Prosta et guident les avions sur la capitale polonaise.

Zecharia Artstein, 19 ans, militant du Dror, commande une unité de combat dans le ghetto central. Resté dans le territoire du ghetto, tué au combat dans les ruines en mai ou juin 1943.

Jakub Chaïm Meir Alesandrowicz, 18 ans, étudiant de yeshiva, rallie Hashomer Hatzaïr à la déclaration de la guerre, combat dans le secteur Többens-Schultz, tué au combat le 23 avril 1943.

 

13 mai 1943 – 25e jour de combats dans le ghetto

 

Tout au long de la journée plusieurs accrochages opposent les combattants aux SS et à la police allemande qui ratissent les ruines du ghetto, causant la perte d’une dizaine d’hommes côté allemand. Dans son rapport, Stroop les impute au bombardement intervenu dans la nuit précédente afin de ne pas faire mauvaise figure.
A nouveau, les personnes capturées qui ne sont pas exécutées sur place sont envoyées à Treblinka,

Michal Klepfisz, 30 ans, ingénieur, militant du Bund, organisateur de la milice de protection du Morgensztern, évadé à deux reprises de convois pour Treblinka, chargé de l’approvisionnement en armes de la ZOB, artificier, tué au combat le 21 avril 1943

Szoszana Mastbojm, 26 ans, militante d’HaNoar HaTzioni, combat dans le secteur des brossiers, tuée au combat en avril ou mai 1943.

Jakub Praszkier, 31 ans, militant d’HaNoar HaTzioni, commande une unité chargée de la défense du secteur des brossiers, tué au combat en avril ou mai 1943.

14 mai 1943 – 26e jour de combats dans le ghetto

Bien que la quasi totalité des bâtiments du ghetto a été détruite, les Allemands sont encore régulièrement accrochés de jour comme de nuit, et continuent à subir des pertes. Stroop tente de déloger combattants et civils réfugiés dans les égouts en les inondant de fumigènes afin de les forcer à sortir, sous le regard de Maximilian von Herff, adjoint d’Himmler dépêché sur place pour suivre les opérations.

Jochanan Morgensztern, 38 ans, éducateur, militant du PPS (parti socialiste polonais) et de Poalei Zion-ZS, évadé d’un camp de travail forcé, un des fondateurs de la ZOB, membre de son état-major, en charge des finances. Combat dans le ghetto puis passe du côté « aryen », tué au combat le 6 mai 1943.

Dorka Goldkorn, 21 ans, militante communiste, combat dans le ghetto puis passe du côté « aryen », capturée, déportée à Ravensbruck, Auschwitz et Bergen-Belsen, assassinée dans un pogrom en 1947 près de Lublin.

15 mai 1943 – 27e jour de combats dans le ghetto

Les 800 hommes déployés par Stroop procèdent à la destruction du dernier carré d’immeubles encore debout dans le périmètre du ghetto mais continuent à être harcelés par des combattants. Dans la soirée, les Allemands dynamitent la synagogue du cimetière et les différents bâtiments funéraires.

Regina “Lilit” Fuden, 21 ans, militante d’Hashomer Hatzaïr, officier de liaison dans le secteur Tobbens-Schultz pendant le soulèvement, blessée au combat, spécialiste du réseau des égouts, guide un premier groupe de combattant hors du ghetto le 29 avril puis retourne dans le ghetto pour en extraire d’autres. Tuée dans les combats des ruines en mai 1943.

Salek Hazenszprung, 22 ans, militant du Betar, met sur pied des filières de sauvetage vers la Hongrie en 1942 puis participe à la création du ZZW (Union militaire juive). Membre de l’état-major de la ZZW lors du soulèvement, tué au combat en avril 1943.

16 mai 1943 – 28e jour de combats dans le ghetto

Seuls 8 bâtiments se dressent encore dans le périmètre. Dans la soirée Strroop fait dynamiter la grande synagogue, qui se trouvait alors à l’extérieur du ghetto et proclame « l’ancien quartier juif de Varsovie n’existe plus ». Mais la destruction systématique n’a pas mis fin à la résistance, et alors que la fin de l’opération est officiellement annoncée, Stroop déploie le bataillon de police SS III/23, spécialisé dans le combat contre les partisans, afin de continuer les opérations.

Emanuel Ringelblum, 42 ans, historien, militant de Poale Zion-gauche, dirige plusieurs œuvres de secours à partir de 1938 puis dans le ghetto, membre du bloc anti-fasciste et du Comité national juif clandestin, fondateur d’Oneyg Shabes, groupe de résistance chargé d’écrire l’histoire du ghetto, Capturé avec sa femme et son fils le 7 mars 1944, exécutés le 10 à Pawiak.

Archives Ringelblum extraites de la cache rue Nowolipki le 18 septembre 1946

 

 

 

 

17 mai 1943 – 29e jour de combats dans le ghetto

Dans les ruines du ghetto les policiers SS se déploient et tentent de débusquer les quelques dizaines de combattants encore présents, ainsi que les quelques centaines d’autres Juifs encore cachés dans les bunkers qui ont échappé au ratissage et n’ont pu s’extraire du ghetto.
Durant le mois de mai,  Zegota, Conseil d’aide aux Juifs, distribue 25 000 tracts et colle des placards dans Varsovie appelant la population à aider les Juifs. Une quinzaine de milliers, rejoints par quelques centaines d’autres échappés du ghetto durant le soulèvement, se trouvent alors du côté aryen.

Władysław Bartoszewskii, 21 ans, détenu de septembre 1940 à avril 1941 à Auschwitz, membre de l’organisation clandestine catholique FOP (Front de renaissance de la Pologne), membre de l’AK (Armée nationale), trésorier de Zegota, participe à l’insurrection de Varsovie en août 1944. Opposant au régime communiste, emprisonné 8 ans, Juste parmi les nations, ambassadeur de Pologne de 1990 à 1995 puis ministre des Affaires étrangères de la Pologne en 1995 et en 200-2001, président du comité international d’Auschwitz jusqu’à sa mort en 2015.

Anna Wąchalska, 48 ans, militante du PPS (parti socialiste polonais), agent de liaison de Zegota et de la ZOB, participe avec sa sœur Maria Sawicka, leurs nièce Halina et neveu Stefan au sauvetage de plusieurs des combattants du ghetto, dont Simcha Rotem, ainsi que de plusieurs enfants juifs. Participe au soulèvement de Varsovie en août 1944, capturée, envoyée en travail forcé en Allemagne. Juste parmi les Nations, ainsi que sa famille. Morte en 1966.

18 mai 1943 – 30e jour de combats dans le ghetto

Dans les ruines du ghetto des combattants continuent à harceler les policiers SS qui à nouveau n’opèrent plus que de jour. Ceux qui s’étaient extraits du ghetto poursuivent le combat, une partie dans Varsovie, l’autre constituant des unités de partisans dans les forêts de la région

Marek Edelman, 24 ans, militant du Bund, membre de l’état-major de la ZOB en charge du renseignement, commandant du secteur des brossiers durant le soulèvement, puis combat lors du soulèvement de Varsovie en août 1944, mort en 2009.

Michal Rozenfeld, 27 ans, diplômé en psychologie, militant communiste, enseignant au Centos (association d’aide aux orphelins juifs), membre de l’état-major de la ZOB, combat dans le ghetto central puis avec les partisans juifs dans la forêt de Wyszków. Tué au combat avec 11 autres membres de l’unité Mordechaï Anielewicz de la Gwardia Ludowa le 1er septembre 1943.

 

19 mai 1943 – 31e jour de combats dans le ghetto

Jusqu’au mois de juin 1943 des combats continuent à émailler le territoire du ghetto, notamment dans les ruines des rues Nalewki et Wolynska où se sont regroupés les derniers combattants de la ZOB et les Gruzowcy.
Les combattants harcèlent les Allemands pendant que tentent de survivre quelques centaines de rescapés, surnommés les Robinson Crusoé, qui se cachent dans l’océan de ruine qu’est devenu le centre de Varsovie transformé en ghetto.
Quelques poignées réussissent à échapper pendant plusieurs mois à la traque quotidienne opérées par les SS dotés de chiens, dans certains cas jusqu’à la fin 1943, avant de réussir pour quelques-uns à s’extraire du côté « aryen ».

Yitzhak Blaustein (Blojsztajn), 19 ans, militant du Dror, commande une des unités chargées de la défense du secteur Többens-Schultz. Resté dans le territoire du ghetto, tué au combat dans les ruines en mai ou juin 1943.

Yosef « Josek » Farber, 21 ans, militant de l’Hachomer Hatsaïr, officier de liaison de Mordechaï Anielewicz, commande une unité chargée de la défense du ghetto central. Resté dans le territoire du ghetto, tué au combat dans les ruines en mai ou juin 1943.

A la veille du soulèvement Mordechaï Anielewicz confiait à Emanuel Ringelblum que les combattants « allaient mourir comme des chiens abandonnés, et nul ne saurait jamais où ils seraient enterrés ».