Féminisme et religion : contre les discours essentialistes, réinjecter de la pluralité

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L’obsession sur le voile traverse la société et tout le spectre politique : on brandit le féminisme comme un épouvantail, là où il n’y a bien souvent rien d’autre que de la pure islamophobie. Le niveau de toxicité autour de ce débat est tel qu’il en devient très délicat pour des voix réellement progressistes (de tous bords) de s’exprimer sans être récupérées d’un côté ou de l’autre. Pourtant, la question du conflit entre les combats progressistes avec la religion est tout à fait légitime, pour toutes les religions : historiquement, elles ont  institutionnalisé des formes diverses de misogynie et d’homophobie. En fait, démêler les liens et les conflits entre féminisme et religion est un sujet très complexe à propos duquel il existe toute une série de réflexions. Mais en-dehors de cercles très restreints, quand on en parle dans le débat public, c’est presque toujours grossièrement simplifié.

 

 

Déjà quand on parle de féminisme en général, religion ou pas, c’est souvent d’une façon très essentialisante. Comme s’il y avait une unique façon d’être féministe, un choix de vie féministe, un dress-code féministe. C’est un biais qui touche beaucoup de monde, à droite mais aussi à gauche.

Or, le féminisme, ça peut prendre des formes très différentes. Des combats iconiques du féminisme, comme la défense du droit à l’avortement, à des combats qui sont moins souvent perçus comme féministes mais qui le sont bel et bien. Quand on défend des droits sociaux de base, par exemple, on aide concrètement beaucoup de femmes qui restent avec leur mari violent pour des raisons matérielles. De nombreux métiers précaires sont occupés majoritairement par des femmes, souvent issues de l’immigration. Pourtant, on considère rarement les défenses des minima sociaux ou les grèves dans ces professions comme s’inscrivant dans un combat féministe ou anti-raciste. Par mépris de classe, par racisme, ces combats-là ne sont pas mis en avant, et c’est bien dommage pour toutes.

Le féminisme est un combat pluriel. Toutes celles qui luttent pour plus d’égalité sociale, contre la culture du viol, contre les violences et les discriminations, en font partie, au moins à ces moments-là, bon gré mal gré. Ce que le féminisme n’a jamais été, au grand dam de certains soi-disant féministes, c’est un magazine récapitulant les douze fashions faux-pas dans lesquels toute féministe accomplie ne saurait tomber.

Pour la religion, c’est pareil. On réduit une appartenance religieuse à la lecture d’un livre sacré, puis on l’épluche comme si on pouvait y lire les aspirations politiques de tout un groupe de personnes. Mais ça ne se passe pas comme ça. Les sensibilités politiques, qu’elles soient progressistes ou réactionnaires, des personnes qui appartiennent à une religion ne sont pas encodées dans les textes fondateurs de cette religion. Par ailleurs, on a tendance à plaquer les personnes religieuses sur un axe unidimensionnel, avec d’un côté l’extrémisme religieux, de l’autre la laïcité, et au milieu les « religieux modérés ». Mais les personnes les plus dangereuses ne sont pas forcément, voire pas du tout, celles qui ont le plus d’intérêt pour la religion ou de connaissances théologiques. A l’inverse, celles qu’on qualifie de « modérées » peuvent accorder une place énorme à la religion dans leur vie, tout en étant très critiques de leur religion. Ce n’est pas systématiquement le cas, mais c’est très courant. Une approche essentialisante de la religion où tous les membres d’un même groupe seraient dépeints comme parlant d’une même voix, et où le seul curseur serait une question de modération, n’a ni de sens ni aucun potentiel émancipateur. Au sein de toutes les religions, il y a des débats profonds et des courants variés. Les gens ont chacun leur propre micmac de foi, de pratique, de transmission, de réinterprétation. A posteriori, tout le monde va piocher ce qui l’arrange dans la religion, ce qui s’accorde avec leurs croyances politiques ou leur vision du monde. Le tout dans des contextes très différents : suivant les pays, suivant les classes sociales, suivant les milieux politiques, la place de la religion va être complètement redéfinie.

Il est bien sûr essentiel de parler, chaque fois que nécessaire, de la place de la religion dans la société, du féminisme dans la religion, et de creuser là où ça coince. Mais, pour aller dans une direction au moins potable, il faut essayer de se défaire d’une approche essentialisante qui ne peut mener à rien d’autre qu’à un balancier entre les conservateurs religieux et les ceux qui se revendiquent du progressisme et de la laïcité mais qui ne sont que la version inversée de ce qu’ils prétendent combattre.

Merci à Chloé pour sa relecture.

Quelque part entre l’islamo-gauchisme, le judéo-bolchevisme, le féminisme, fredonne l’Internationale dans le plus de langues possibles.