"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Faut-il avoir peur d’enseigner l’histoire de France ?

in Chroniques du déni/Mémoires Vives by

Enseigner le cadre national conduit-il irrémédiablement à faire du “roman national” ? On serait tenté de le croire à la lecture de quelques réactions aux propos tenus dans le Monde par Souâd Ayada qui préside le Conseil Supérieur des Programmes chargé de rédiger une refonte de ceux-ci dans le cadre de la réforme du baccalauréat, notamment celle de Laurence De Cock. Pourtant les propos bien vagues de Souad Ayada ne laissent guère de place à la polémique.

Ainsi écrit-elle « La langue française et l’histoire, de la France notamment, y occupent une place essentielle, non parce qu’elles servent seulement à promouvoir, dans une société en crise, le sentiment d’appartenir à la nation, mais parce que la maîtrise de la langue est la condition d’accès à tous les domaines de la culture, parce que la connaissance de l’histoire éclaire le présent et éclaircit l’avenir. » De ce seul passage, certains ont déduit un avenir sombre pour l’enseignement de l’histoire au lycée et le retour à une conception « nationalo-identitaire » de celui-ci.

Enseigner l’histoire a du poids et du sens

Soyons clairs, avec ce gouvernement, sur à peu près toutes les questions, on n’est jamais à l’abri du pire. Mais autant lui faire les procès qu’il mérite. Si l’on revient au texte, l’auteure insiste sur le rôle culturel et civique de l’enseignement de l’histoire, ce dont on ne va pas se plaindre, et notamment de l’histoire de France. Elle écrit « notamment », pas majoritairement et encore moins exclusivement. Elle continue en écrivant que l’histoire ne sert pas qu’à entretenir le sentiment d’appartenir à une nation mais surtout qu’elle permet de donner des clés de compréhension du présent et peut amener les citoyens à faire des choix qui entretiennent le progrès social.

Autrement dit, contre Paul Veyne, Souâd Ayada affirme que l’histoire sert à quelque chose. Pourtant la seule mention de l’importance de l’enseignement de cette histoire nationale suffit à susciter la certitude d’une apocalypse prochaine. Cette propension à s’enflammer dès qu’il est question du poids et du sens de l’enseignement de cette histoire de France dans les programmes scolaires est surprenante. Comme si professer cette histoire ne pouvait qu’entrainer repli identitaire, refus de reconnaître la diversité de la population française et exaltation d’une France fantasmée.

C’est aussi surprenant de la part d’enseignants d’histoire d’oublier que cette histoire est déjà très largement enseignée au lycée et que l’on voit mal la nouveauté que tout cela pourrait constituer. Enfin, on ose espérer que l’énoncé par Souâd Ayada de la place essentielle que doit occuper l’enseignement de la langue française n’appelle pas à critique. Il faudrait être complètement déconnecté de la réalité pour ne pas avoir conscience des conséquences désastreuses de la mauvaise maîtrise de ce qui reste notre langue nationale sur la réussite scolaire et du flot de discriminations qui en découle.

Sortir des polémiques de 2015

Ces polémiques semblent nous renvoyer tout droit aux débats stériles qui ont accompagné la refonte des programmes du collège en 2015. Trois ans plus tard manifestement nous nous apprêtons à connaître des affrontements d’une même teneur devant une opinion publique qui ne pourra qu’en conclure que décidément ces profs d’histoire sont fous et que leurs histoires de « roman national » ou d’histoire transnationale, on s’en fiche comme d’une guigne dans un pays qui laisse sortir 150000 élèves sans diplôme chaque année ou qui s’évertue à sous financer ses universités tout en proclamant la nécessité d’un enseignement supérieur pour tous dans une économie devenue celle de la connaissance.

Surtout ces débats posent la question essentielle de la possibilité de faire une histoire de France qui ne serait pas allégorique, comme le disait Michel Lussault dans un entretien au Monde en mars 2015, ou qui ne resterait pas enfermée dans un cadre exclusivement national. A cette question certains doivent estimer que c’est perdu d’avance pour être aussi réticents à l’usage de cette échelle d’analyse.

Pourtant il faudrait sortir un peu des représentations de ce qu’est aujourd’hui l’écriture de l’histoire de France. Nous n’en sommes plus à un Lavisse caricaturé. Quand on analyse les angles d’approche des deux dernières grandes initiatives éditoriales consacrées à ce sujet, celle dirigée par Joël Cornette chez Belin et celle coordonnée au Seuil par Johann Chapoutot et consacrée à la période contemporaine nous sommes très loin d’une histoire nationale enfermée dans un carcan rigide.

Au contraire, ces ouvrages revisitent, et c’est leur grand apport, l’histoire de France au prisme des connections de celle-ci avec le reste du monde, que ces connections et circulations soient politiques, diplomatiques, économiques, migratoires, culturelles. Et ce sont ces ouvrages que les enseignants d’histoire lisent quand ils ont à traiter de la France. Aucun d’entre eux ne part d’un quelconque manuel Lavisse, et encore moins des ouvrages de ceux qui prétendent en être ses successeurs comme Dimitri Casalli.

Personne ne parle plus de “roman national” depuis qu’on enseigne la Shoah et la colonisation

Il n’y a donc pas à avoir peur d’un présupposé retour de l’enseignement de l’histoire de France au lycée, les professeurs sont tout à fait armés pour en faire autre chose qu’un « roman national ». « Roman national » d’ailleurs dont plus personne ne se réclame, ce qui laisse dubitatif sur le danger qu’il est censé représenter. En effet, cette expression que l’on peut définir par cette injonction que l’on trouve sur la couverture des manuels de Lavisse « Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle et parce que l’Histoire l’a faite grande. » n’a plus de réalité et depuis longtemps.

Même les hommes politiques conservateurs suspects de connivence avec ce rapport à l’histoire, tel François Fillon durant la campagne présidentielle de 2017, ne l’utilisent plus, parlant de « récit national », expression qu’il partage d’ailleurs avec Jean Luc Mélenchon, et qui n’a pas le même sens. Que le récit national ait un but englobant, nul n’en doute, mais le récit contrairement au roman est construit sur des savoirs et non des mythes et à ce titre il est critiquable et critiqué.

D’un point de vue historiographique, le « roman national » a été déconsidéré par l’œuvre de Marc Bloch et de Lucien Febvre dès les années trente et a fini de perdre toute légitimité avec les travaux sur la colonisation et la Shoah. D’ailleurs comment le « roman national » pourrait-il avoir une quelconque réalité dans un pays où l’Etat à fait le choix de commémorer la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France, dans la traite et qui a reconnu l’abandon des Harkis ?

A la tentation nationaliste on ne peut pas répondre par l’assignation identitaire

La caricature n’aide pas aux combats pour l’égalité, et encore moins à faire face aux offensives réactionnaires sur les usages de l’enseignement de l’histoire. Interpréter sciemment toute évocation de l’histoire de France comme une menace nationaliste et raciste, et dans le même temps, renvoyer sans cesse les élèves à des “échelles d’appartenance” et à des “identifications culturelles” supposées d’emblée, finit par susciter un certain malaise surtout lorsque cela s’accompagne d’un appel permanent à la “liberté pédagogique”.

Concrètement, que signifierait un enseignement où les programmes seraient “adaptés” par les enseignants à ce qu’ils voient de leurs élèves, en terme d'”échelles d’appartenance” et d'”identifications culturelles” ? L’essentialisation des classes populaires comme celle des issus des immigrations, la recherche permanente de la différenciation au nom du “respect” vaut-il mieux que la recherche de l’assimilation effectuée par certains nostalgiques du passé colonial ? L’enfer en tout cas est pavé de bonnes intentions: dans un contexte où justement, le cadre national des diplômes est sans cesse remis en cause, où sous couvert d’adaptation aux “difficultés particulières de certaines catégories sociales” se déploie déjà un enseignement à deux vitesses, le combat pour l’égalité ne se fera pas en présumant sans arrêt que les issus de l’immigration n’ont pas d’intérêt pour le Moyen Age en Europe, et que les élèves des classes populaires ne doivent pas être ennuyés avec l’enseignement de l’histoire de la royauté.

A la tentation bien réelle de la démagogie nationaliste, on ne peut pas répondre par des assignations identitaires qui, bien loin de traduire les volontés multiples des concernés par le racisme et l’histoire de la colonisation, leur impose des limites fixées de l’extérieur, déterminées par un regard qui, pour se vouloir antiraciste, n’échappe pas par magie aux préjugés.

Cette réticence à aborder l’histoire de France pose aussi une interrogation essentielle. A qui confier la diffusion de cette histoire si l’école en général et le lycée en particulier n’en sont pas les vecteurs ? On la laisse à ceux qui jour après jour et élection après élection décrivent une nation assiégée et vouée au « grand remplacement » ? Il est assez paradoxal de dénoncer à juste titre le danger que fait peser sur notre avenir la diffusion de ces idées et refuser de voir dans l’histoire de France et son enseignement un moyen parmi d’autres de lutter contre la diffusion de ce poison.

Enfin, on voit mal comment on pourrait faire aujourd’hui de l’histoire globale ou transnationale sans référence à l’échelon national. Que mettrait donc en connexion cette histoire qui ferait fi des Etats et des nations ?
Quand ces programmes seront divulgués il y aura assurément beaucoup à dire et critiquer. Mais pour être audibles, il nous faudra sortir des postures d’une pensée convenue, qui certes assure une audience auprès d’un petit cercle persuadé d’être l’ultime rempart de la liberté. Il faudra rompre également avec la défense d’un fonds de commerce, qui si lui aussi garantit une rente d’influence, est en complet décalage avec les pratiques des enseignants et les demandes réelles de l’institution. Il faudra surtout cesser de rester prisonnier des initiatives ratées de Nicolas Sarkozy sur le sujet, car la réitération de ces débats constituent finalement, pour lui, une forme de victoire a posteriori.

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