"Je n'ai pas vécu la liberté, mais je l'ai écrite sur les murs" (la révolution syrienne)

Affaire du “hijab Décathlon”: laïcité au sens large ou racisme ?

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L’ « affaire » du hijab de running est le dernier développement des débats sur la place de l’Islam en France. Ces débats semblent sans fin depuis 1989 dans un contexte de progression de l’influence des tendances fondamentalistes parmi les musulmans de France (sans que l’on sache précisément dénombrer ceux que l’on rassemble sous le vocable d’islamistes) et une plus grande visibilité dans l’espace public de cette présence par l’affichage vestimentaire, par les femmes en particulier, de cette adhésion à cette forme de pratique de l’Islam.

Cette évolution se déroule dans un contexte marqué par des attentats revendiqués par le djihadisme islamiste et commis par des Français, ou des jeunes hommes qui ont grandi sur le sol français, ce qui ne peut que conduire à soupçonner toute forme de fondamentalisme islamiste de collusion avec cette violence jamais aveugle puisqu’elle a ciblé des victimes et des lieux tout à fait clairement identifiés.

La décision prise par une enseigne de grande distribution de commercialiser ce vêtement à destination des femmes ne pouvait que susciter des crispations car une nouvelle fois elle remettait au centre du débat la question de la place des femmes dans la religion musulmane et de son rapport aux hommes. Derrière ce fait anecdotique se rejoue la question lancinante du contrôle par ces femmes de leurs corps, la question de l’obligation qui peut leur être imposée de se couvrir, voir de se dissimuler, dans une société qui a vu les femmes françaises par leur mobilisation devenir progressivement maîtresses de leurs corps depuis les années 1960 et ainsi rompre, pour celles qui le souhaitaient ou le pouvaient, avec la pudibonderie écrasante qui les écrasait encore dans notre pays.

Le malaise est encore accentué par la place occupée dans ce débat par l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui, véritable victime de l’islamisme, militante courageuse de la libération des femmes marocaines. A ce double titre, il est bien difficile à des hommes qui ont toujours vécu librement dans un pays occidental d’aller lui dire qu’elle se trompe sur l’oppression que subissent des femmes du fait du rigorisme religieux dont font preuve certains musulmans, que cela relève d’une illusion et qu’il n’existe aucune contrainte ici et ailleurs sur les femmes qui adoptent telle ou telle pratique vestimentaire censée être en accord avec une lecture orthodoxe de l’Islam. Et c’est d’autant plus difficile de lui objecter qu’elle puisse se tromper que des jeunes enfants voilés cela existe, que des adolescentes portant le voile du fait de la contrainte directe ou non de l’environnement familial ou social dans lequel elles sont insérées car cela existe également.

Autrement dit, intervenir dans ce débat sans adopter une prétendue ligne républicaine de condamnation et d’offuscation de cette initiative est très difficile. Il n’y a guère que des coups à prendre et au mieux à se faire traiter d’islamo-gauchiste. Nous allons donc rapidement lever cette hypothèque.

A titre personnel je reste un défenseur de la loi de 1905 mais aussi de celle de 2004. Quinze ans plus tard je reste persuadé que cette loi était nécessaire, que l’école n’a pas à être sans cesse le lieu de l’affirmation de l’identité particulière, que le port de signes religieux ostensibles quels qu’ils soient peut être assimilé à une forme de prosélytisme et que l’enceinte de l’école n’a pas à être le lieu dans lequel s’exprime cette tentation d’étendre une religion ou une forme d’expression de celle ci, qu’un ou une enfant ou adolescent(e) a tout à fait le temps d’attendre l’âge adulte pour exprimer en acte et au milieu d’adultes ses choix de croyance.

Nous avons autre chose à faire à l’école que de nous préoccuper des croyances des uns et des autres, des conflits que ces croyances peuvent créer avec les savoirs transmis ou entre croyances concurrentes. Et je reste intimement persuadé que si les hommes politiques avaient eu le courage de tenir un discours clair en 1989 qui aurait affirmé que l’Islam avait toute sa place en France en tant que religion, qu’il n’était pas plus illégitime que les autres monothéismes dans l’espace public, mais que l’école primaire et le secondaire, qui scolarisent des mineurs en cours de formation, n’étaient en aucun cas des lieux d’affirmation d’une croyance quelconque, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

Je suis aussi persuadé que si cette loi n’avait pas été votée nous serions aujourd’hui face à une école encore plus fracturée qu’elle ne l’est, que dans le contexte actuelle la présence en nombre de jeunes filles voilées dans les collèges et les lycées auraient entraîné la fuite de beaucoup d’autres élèves à l’initiative de leurs parents par peur de l’Islam et que l’on se retrouverait sur le chemin d’une école pour chacun, selon ses croyances, son absence de croyance, sa supposée identité.

Preuve de la difficulté d’intervenir dans ce débat en adoptant une ligne un tant soit peu modérée, il n’y a qu’à voir l’absence de soutien dont a pu bénéficier le maladroit Aurélien Taché qui a eu au moins le mérite tenir la ligne libérale originelle « macroniste » sur la question de la place du religieux dans la cité et de ne pas hurler avec les entrepreneurs identitaires pour qui la peur de tout ce qui touche de près ou de loin avec l’Islam est devenu le fond de commerce de leur audience médiatique. Le lâchage en rase campagne de ce député a donné le signal d’une nouvelle offensive de ces identitaires, sous couvert de défense de la laïcité, contre ce qui leur semble être une offensive de l’Islam pour s’imposer contre la République.

Ils tombent d’ailleurs à pieds joints dans le piège tendu par ceux qu’ils considèrent comme des dangers pour la République, qui ne prospèrent jamais autant que lorsqu’ils peuvent se prévaloir d’être victimes de la phobie de leurs ennemis et qui savaient très bien, longtemps à l’avance, ce que la commercialisation de ce bout de tissu allait provoquer en terme de débat public. Si la presse anglo-saxonne a pu se gausser à juste titre du caractère ridicule de ce nouveau développement de l’affaire du voile, il n’en reste pas moins qu’elle est révélatrice d’au moins deux enjeux essentiels.

Le premier est celui de la position à venir du Président de la République sur cette question de la place de l’Islam et de ces signes en France. Le Printemps Républicain et ses relais ne s’y sont pas trompés et mènent une offensive tout azimut contre la petite frange de macronistes qui restent attachés à une politique de conciliation et de réduction des tensions et ressentiments avec l’immense majorité des musulmans français qui restent étrangers à l’islamisme mais entendent pratiquer leur foi dans une République qui reconnait la liberté des cultes et de conscience, faut-il le rappeler. Ils entendent pouvoir influer sur ce qui sera la ligne que sera amené à adopter le Président et peut être ont-ils déjà gagné.

Le second enjeu est celui de la redéfinition du périmètre de la laïcité. D’abord conçue comme neutralité de l’Etat et de ses agents en 1905, la laïcité a été ensuite étendue à la neutralité des élèves fréquentant l’école de la République en 2004 puis en 2010 une nouvelle loi a étendu son champs d’application à la voie publique par une loi qui interdit en partie la dissimulation totale du visage dans des conditions précises.

Désormais, sous l’influence de ce même Printemps Républicain, le terme est mis à toutes les sauces et quand finalement les tenants de ce groupe de pression veulent y faire entrer des développements qui n’ont rien à voir avec la définition juridique actuelle (faut-il rappeler également qu’en même temps qu’être un principe de notre république, la laïcité est un principe juridique qui est défini par la loi et le droit… et donc qu’elle n’est ni à géométrie variable ni à la libre définition de tel ou tel professeur de sciences politiques) ils commencent à parler de laïcité au « sens large » (sic).

On ne voit pas vraiment par exemple en quoi le port de ce vêtement dans le cadre d’une pratique sportive d’adulte ou hors du cadre scolaire aurait de contradictoire avec la laïcité telle qu’elle est définie par la loi actuellement dans notre pays. Concept fort étonnant que cette idée de « laïcité au sens large » et qui mériterait que ses concepteurs aient le courage de le définir précisément. Est-ce la proscription de toute forme de religiosité de l’espace public, tous signes, tous vêtements, tous couvres chefs ? Ou est ce seulement le dernier avatar du dévoiement auquel ils se prêtent concernant la laïcité en visant spécifiquement une religion et ses signes, dont on ne devine qu’elle a pour eux tous les signes de l’altérité à l’identité de notre nation, telle qu’ils l’envisagent du moins.

Le lien entre laïcité et universalisme est encore aujourd’hui essentiel, il est une condition sine qua non de notre capacité à faire société. Cette laïcité doit pouvoir s’articuler avec la défense des droits des femmes à être libérée de toutes les formes d’oppression mais aussi avec la garantie du libre exercice des cultes et la liberté d’expression, y compris des croyances, même dans une société comme la notre où la majorité d’entre nous a tourné le dos à toutes formes de foi. Cette laïcité ne doit jamais se confondre avec l’obsession que certains entretiennent à l’égard d’un culte particulier parce que l’expression de cette obsession participe tout autant, voir plus, à l’affirmation du racisme en France que l’exhibition des signes religieux. On ne peut pas et on ne doit pas proscrire tous les comportements au seul titre qu’ils nous déplaisent car ils nous semblent contraire à notre modernité.

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